Evènements de Ghardaïa Interviews croisées : un notable arabe face à un représentant mozabite

Propos recueillis par Hadjer Guenanfa, TSA , 21 janvier 2014

Bouamer Bouhafs est un notable arabe malékite de Ghardaïa et président de la fondation des Chaâmbas. Il faisait partie des douze notables arabes ayant été reçus, dernièrement, avec une délégation de notables mozabites par le Premier ministre Abdelmalek Sellal.

Kamel Dine Fekhar est un militant mozabite de la cause amazigh et défenseur des droits de l’homme.

Quelle est la situation qui prévaut actuellement à Ghardaïa ?

Bouamer Bouhafs : aujourd’hui, le calme règne depuis quelques heures. On enregistre, depuis deux jours des émeutes, des affrontements et des incendies de maisons. En fait, des groupes de jeunes Mozabites organisés sèment, actuellement, la terreur dans les différents quartiers de Ghardaïa. Je dis qu’ils appartiennent à cette communauté dans la mesure où ils attaquent des cités malékites. Les jeunes Arabes ne font que réagir, spontanément, aux agressions. Des personnes sont mortes. Hier, il y a eu un Mozabite et un Arabe qui ont été tués. On condamne la violence d’où qu’elle vienne. Que Dieu accorde sa miséricorde aux morts et guérisse les blessés! La situation est inquiétante. S’il y avait eu quelques problèmes dans le passé, ils étaient toujours limités dans l’espace et le temps.

Kamel Dine Fekhar : le jeune Belhadj Kebayli a été assassiné par une bande de dizaines de voyous dans un quartier mozabite. Ensuite, je n’ai pas entendu parler de l’assassinat d’un membre de la communauté arabe. Si c’est le cas, il faudrait qu’il soit identifié, qu’on puisse avoir son nom et sa photo. Le problème entre les deux communautés à Ghardaïa dure depuis 1962. Les évènements de Berriane ont duré deux ans. Aujourd’hui, c’est l’impact des réseaux sociaux et des vidéos qui fait la différence. C’est le monde entier qui peut voir ce qui se passe à Ghardaïa. Ce qui n’était pas le cas auparavant.

Est-ce que les services de sécurité sont incapables de rétablir l’ordre ?

B.B. : le nombre des effectifs de la police n’est pas suffisant. Mais nous avons constaté qu’il y a eu, aujourd’hui, un renforcement du dispositif sécuritaire. Nous avons été informés, de sources officielles, que des groupes supplémentaires arriveront bientôt à Ghardaïa. Ensuite, les agents de la police doivent travailler en étroite collaboration avec les membres des deux communautés pour pouvoir s’implanter dans des points à risques. Dans les cités, il y a des accès qui échappent aux services de l’ordre et c’est aux citoyens des deux communautés de les orienter.

K.-D.F.: si la police de Ghardaïa reçoit l’ordre d’arrêter les agresseurs, la situation reviendra à la normale dans la demie-heure qui suit.

On parle désormais de la désobéissance civile des Mozabites…

B.B. : C’est un terme trop fort ! Si vous parlez du boycott des écoles et des commerces fermés, il ne s’agit pas d’une désobéissance civile.

K.-D.F. : on vit actuellement dans l’insécurité totale. On n’arrive pas à rentrer ou sortir de la ville normalement. Ghardaïa est complètement paralysée et elle est devenue une ville fantôme. Personnellement, je n’ai plus l’impression qu’on appartient au même pays quand je vois les services de sécurité se comporter comme une armée de colonisation. Personne n’a été arrêté hier après l’assassinat du Mozabite. Je me suis déplacé personnellement pour demander aux gendarmes d’intervenir parce qu’il y avait des incendies dans des maisons. Ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas encore reçu d’ordres.

Pourquoi est-on arrivé à cette situation ?

B.B. : tout le monde se pose la question. Quand on agit en groupes organisés, on a forcément des revendications et des objectifs à atteindre. Ces revendications et ces objectifs ne sont toujours pas connus par la société Ghardaoui. Donc, il y a toujours beaucoup d’ambigüités. Si on arrive à comprendre les raisons, le problème sera rapidement réglé.

K.-D.F. : nous assistons à la continuité de la guerre menée par le pouvoir algérien contre les Mozabites. Et il faut poser la question à Abdelmalek Sellal et Tayeb Belaiz.

Peut-on parler de l'échec de l’initiative de Sellal pour régler le problème ?

B.B. : je salue l’initiative du Premier ministre. Je pense que son volet matériel n’est pas aussi important que celui qui concerne la constitution de conseils consultatifs communs (malékite et ibadite). A travers ces conseils, les deux communautés peuvent débattre des problèmes liés à la gestion de la cité. Et puis, je pense qu’on ne peut parler d’échec puisque l’initiative n’a toujours pas été mise en œuvre.

K.-D.F. : c’est un échec cuisant du pouvoir. Les gens qui voient actuellement tout ce qui se passe n’ont plus aucune confiance en eux (le pouvoir) !

Comment voyez-vous l’évolution de la situation à Ghardaïa ?

B.B. : je suis optimiste ! Dans tout événement, il y a un début, un pic et une fin. Même dans une famille, on peut retrouver des frères qui ne sont pas d’accord sur tout.

K.-D.F. : l’évolution dépend de la décision du pouvoir. Je suis convaincu qu’il ne s’agit pas d’actions spontanées.

 
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