Regain de violence et grève à Ghardaïa

L’Etat incapable de résoudre le conflit

El Watan, 19 janvier 2014

La visite de Abdelmalek Sellal à Ghardaïa, le 14 janvier dernier, n’a rien réglé. Les affrontements entre Arabes et Mozabites ont repris de plus belle depuis trois jours, soulevant du coup des questions sur l’utilité d’une telle initiative.

Pour donner corps à sa «feuille de route» pour le retour de la paix à Ghardaïa, le Premier ministre a profité d’une fête religieuse, le Mawlid Enabaoui, pour tenter de sceller la paix entre les deux communautés. Mais l’œuvre s’est avérée être beaucoup plus périlleuse que le pensaient les autorités qui ont opposé une solution de replâtrage à un problème éminemment politique. Et comme les châteaux de cartes ne durent que le temps d’une accalmie, l’initiative de Sellal et de son gouvernement s’apparente plus à une arlésienne qu’à un messie venu réconcilier deux antagonistes.

A un problème purement politique, qui peut avoir des ramifications qui dépassent les frontières des cinq cités de la vallée du M’zab, le gouvernement a distribué des terrains et «offert» des indemnisations pour 150 maisons et commerces endommagés. En contrepartie, face à un parti pris flagrant de certains policiers et les multiples dénonciations de la population locale, les autorités sont restées muettes. Et même lorsque des «sanctions» sont annoncées, comme c’est le cas de la part d’un haut cadre de la DGSN, le gouvernement reste dans le flou. Plusieurs semaines après les faits, la DGSN menace de sanctionner d’éventuels responsables. Pourtant, les images diffusées depuis quelques jours sur les réseaux sociaux ne permettent aucune ambiguïté : des jeunes qui jetaient des pierres derrière un mur qui protège la cité de Mélika et des policiers, en uniforme, qui observent la scène. C’est donc le même scénario qui se répète. «Même lorsque nous appelons le commissariat, les policiers répondent qu’ils ne peuvent rien faire et qu’il attendent les instructions d’en haut», témoigne, dépité, un jeune habitant de Mélika. Notre interlocuteur, qui était en rassemblement hier devant la Maison de la presse, a indiqué que son habitation a été incendiée, ainsi que six autres ksour.

échec flagrant

Le fait le plus étrange auquel le gouvernement n’a pas répondu est l’identité des victimes. La plupart des maisons endommagées appartiennent à une seule collectivité : la communauté mozabite. Cela signifie qu’il y a eu des agresseurs et des agressés. Une situation qui peut largement ouvrir en principe une fenêtre de tir au gouvernement pour une application stricte de la loi. Ce que la population locale demande.
Les déclarations de Abdelmalek Sellal, jeudi dernier à Bouira, ne sont pas de nature à apaiser la situation. En désignant une «minorité qui sème le trouble», le Premier ministre semble savoir de qui il parle. Alors, qu’est-ce qui empêche l’Etat d’intervenir et punir les responsables de ces dépassements ? Dans le cas contraire, les autorités font preuve d’une incapacité avérée à gérer une crise aussi terrible et dangereuse.
Que vont faire les autorités maintenant que l’échec est flagrant ? Vont-elles mobiliser l’armée pour régler un problème qui aurait pu l’être de manière politique ? Une marge de manœuvre est toujours à la portée de tout le monde. Aux responsables de saisir l’occasion, avant que cela ne soit trop tard.
Manifestation à Alger :

Un groupe de citoyens habitant le quartier de Mélika, à Ghardaïa, a organisé, hier matin, une manifestation devant la Maison de la presse, à Alger, pour dénoncer «l’insécurité» qui règne dans les cités mozabites de Ghardaïa. «La visite de Sellal n’a rien réglé», affirme un jeune qui se pose la question sur l’utilité de cette visite. «Nous nous posons des questions sur ces agissements», indique pour sa part Aïssa Baamara, un notable de la cité de Mélika. «La partialité de la police est un acte impardonnable», a-t-il ajouté. Ce commerçant se pose la question sur les véritables motivations de ceux qui sont derrière ces attaques. «Qu’avons-nous fait pour mériter cette agression ?», s’interroge Baamara. A. B.

Ali Boukhlef


La tension se réinstalle

Nuit de violences à Ghardaïa. Plusieurs quartiers populaires de la ville ainsi que des ksour mozabites, notamment celui de Mélika, ont vécu une cauchemardesque nuit de vendredi à samedi.

Elle a été d’une violence telle qu’elle a amené son énième lot de destructions, de blessés et d’arrestations. Le pic de violence a cependant été atteint dans le quartier populaire de Hadj Messaoud, situé en contrebas du ksar de Mélika. Dans ce seul quartier, il a été enregistré l’incendie d’un hôtel (une résidence traditionnelle) et de deux maisons. De même, trois grands dépôts de grossistes en alimentation générale et en détergents ont été complètement pillés, saccagés, puis incendiés. Plusieurs blessés sont dénombrés, dont une vingtaine parmi les forces de l’ordre et une trentaine parmi les jeunes émeutiers.

Onze arrestations ont été opérées. D’autres foyers d’affrontement ont aussi été enregistrés au ksar de Mélika, assiégé par les forces de l’ordre. Celles-ci ont tiré des dizaines de grenades lacrymogènes pour repousser et contenir les jeunes habitants mozabites de ce ksar, qui s’acharnaient à vouloir en découdre avec les jeunes de Hadj Messaoud, en contrebas. «Laissez-nous descendre protéger nos biens qui sont en train d’être pillés et incendiés par les Arabes de Hadj Messaoud», suppliait un jeune Mozabite.
Peine perdue, les policiers s’interposaient par tous les moyens entre les deux camps antagonistes. Même au quartier de Theniet El Makhzen, le plus grand et le plus peuplé de toute la région, des accrochages entre des jeunes et des policiers ont été enregistrés.

Les jeunes voulaient à tout prix monter vers le ksar de Mélika pour affronter les Mozabites, mais les policiers les en ont énergiquement empêchés. Par ailleurs, la cellule de coordination et de suivi mise sur pied par la communauté mozabite de Ghardaïa a décrété hier matin, lors d’une réunion tenue très tôt sur la vieille place du marché, une grève des commerçants pour deux jours reconductible. Selon Sioussiou Mustapha, le responsable de l’Union générale des commerçants et artisans (UGCAA) de la commune de Ghardaïa, cette grève «a été décidée compte tenu de l’absence de sécurité pour nos commerçants dans les ruelles de la vieille ville ainsi que les provocations et les incessantes menaces qui continuent à nous empoisonner la vie».

«Nous appelons encore une fois les autorités locales et nationales à assumer leurs responsabilités. Nous ne pouvons plus continuer à évoluer dans ce climat délétère. Nous vivons dans un danger permanent», ajoute-t-il. L’appel à la grève est pratiquement suivi à 100% dans la commune de Ghardaïa, mais uniquement par les commerçants mozabites.
Tous les autres commerces sont ouverts et activent normalement et tous les produits de première nécessité sont disponibles. Seul le côté nord de la vieille ville, vers le vieux marché, est paralysé par cette grève. Pour rappel, d’importants renforts dépêchés de Khenchela, Annaba, Batna, Bouira, Laghouat, Djelfa et Chlef restent mobilisés et déployés dans tous les quartiers de la ville, quadrillée par les forces de l’ordre.
K. Nazim

 
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