Ghardaïa Alerte aux dérapages

El Watan, 26 janvier 2014

A peine les quartiers de la ville de Ghardaïa ont-ils commencé à renouer avec le calme que, dans la nuit de vendredi à samedi,
des échauffourées ont éclaté dans la daïra de Berriane. Le Conseil des notables de Melika (Ghardaïa) a tenu à dénoncer «les défaillances» constatées dans la protection des populations et de leurs biens lors des derniers affrontements.

Nous sommes tous des Algériens», «Non à la fitna à Ghardaïa», «Je suis Mozabite, je suis Chaâmbi, je suis Algérien», «Non à la violence, non à l’impunité, oui à la tolérance», «Barakat mel djihawiya, Djazaïir wataniya», «Paix à Ghardaïa». Ce sont là quelques-uns des slogans qui ont été brandis sur des pancartes multicolores, à l’occasion d’un rassemblement qui s’est tenu, hier à 11h, place du 1er Mai. Cette action se veut un appel du cœur pour que cessent les violences qui endeuillent la vallée du M’zab depuis maintenant plus de deux mois et qui charrient, chaque jour, leur lot de morts et de destructions. Ce week-end encore, la région a été marquée par une flambée de violence, cette fois à Berriane où des commerces ont été incendiés, selon des sources locales.

L’initiative a été lancée via une page facebook sous le titre «On est tous des Algériens». Les organisateurs ont, d’emblée, fait circuler un mot d’ordre appelant à une action «silencieuse», et ce, pour s’épargner les réflexes répressifs de la police. D’ailleurs – une fois n’est pas coutume – le rassemblement, qui a duré environ une demi-heure, n’a pas été réprimé. Seuls quelques véhicules légers des forces de sécurité quadrillaient la placette choisie pour ce sit-in.

«Justice et vérité sur Ghardaïa»

«C’est une action initiée par Hacène Ferhati, Sabrina Zouaoui et moi-même», explique Othmane Aouameur, un militant généreux, engagé sur tous les fronts, avant d’ajouter : «Nous n’avons pas de parti pris. Nous sommes des citoyens algériens avant tout. On veut que la justice et la vérité soient faites à propos de ce qui se passe à Ghardaïa et que les crimes soient punis. Certains policiers dont la partialité en faveur d’un camp est avérée doivent être sanctionnés. Nous disons non à la violence, non à l’impunité, oui à la tolérance.» Et de lancer dans la foulée : «Je suis un Arabe d’Alger et je mets une chéchia mozabite», ce que reflète, du reste, sa photo de profil sur facebook.
Prenant brièvement la parole, Hacène Ferhati de SOS Disparus, entonne : «C’est une action pacifique et silencieuse. Nous sommes fatigués de la partition de l’Algérie : celui-ci est de l’Est, celui-là est de l’Ouest. Arrêtons de cultiver la discorde entre nous. Notre seul slogan est : nous sommes tous des Algériens. Y’en a marre de la division ! »

Autre participant à ce rassemblement : Abdelouahab Fersaoui, président de RAJ. «Nous tenions à apporter notre soutien à cette initiative, surtout dans la situation actuelle où la cohésion nationale est menacée», nous dit-il. «Ces événements peuvent prendre des proportions dangereuses dans les jours à venir. Nous sommes là pour tirer la sonnette d’alarme. Nous appelons les autorités publiques à assumer leurs responsabilités et à régler le problème d’une manière juste et équitable. Nous défendons les valeurs de paix et de tolérance entre les Algériens dans le respect de la diversité religieuse et linguistique. Hélas, l’approche de l’Etat se réduit à des solutions financières et matérielles alors que nous avons besoin d’une solution morale», insiste-t-il.

Parmi les nombreux citoyens et autres activistes qui ont répondu présent, un candidat à la Présidentielle, Amar Chekar, notre confrère de L’Expression. Une pancarte à la main, il martèle : «Nous voulons délivrer un message de paix et un appel au calme et à la prudence. Les ennemis de l’Algérie manœuvrent pour attiser la violence. Disons non à la violence. L’Algérie n’en a que trop souffert durant les années 1990. Quelles que soient nos différences, il faut condamner la violence !» Azouaou Hamou l’Hadj, porte-parole de l’association des victimes d’Octobre 1988, s’exprimant, précise-t-il, comme «simple citoyen», dira pour sa part : «Nous n’avons scandé ni slogan malékite ni slogan ibadite. Nous sommes là pour éteindre le feu de la fitna. On ne veut plus que le sang coule, que ce soit d’un côté ou de l’autre !»

Toujours plus de morts

Des citoyens de Ghardaïa se sont joints à la manifestation avec des pancartes au ton nettement différent, prenant clairement à partie les hautes autorités du pays dans leur gestion du conflit. Khodir Skouti, militant des droits de l’homme résidant à Ghardaïa, s’écrie : «Nous demandons à l’Etat d’arrêter le massacre des Mozabites pour faire passer son programme. Nous avons enterré encore un mort hier (vendredi, ndlr) et nous allons en enterrer un autre aujourd’hui (samedi).» De fait, un homme de 35 ans, Khaled El Hadj Saïd, a succombé à ses blessures ce jeudi après cinq jours de coma. Un autre citoyen de la région, Ben Sidi Aïssa Baba Aïssa, est décédé avant-hier d’une crise cardiaque. Selon des témoignages concordants, cet habitant de Bouhraoua, sur les hauteurs de Ghardaïa, a trouvé la mort suite au saccage de sa maison. «Son cœur a flanché. Il n’a pas supporté le choc», indique Khodir Skouti. Le bilan des victimes ne fait ainsi que s’allonger depuis le début des affrontements qui embrasent la vallée du M’zab.

La situation a atteint un niveau de pourrissement tel que la région est totalement plongée dans le chaos. Le gouvernement Sellal a été incapable de résoudre cette crise qui s’installe, désormais, dans la durée. «C’est le pouvoir qui attise les foyers de tensions identitaires pour empêcher qu’il y ait un mouvement d’ensemble dans le sens du changement», estime Kader Farès Affak du MDS, qui a participé à ce rassemblement une fleur à la main. Et d’asséner : «C’est le pouvoir qui a créé les conditions de l’affrontement pour cantonner les forces du changement dans des enclaves régionales. A la veille de chaque échéance électorale importante, c’est le même scénario qui se répète.» 
Mustapha Benfodil


Affrontements à Berriane

Seconde victime, après Baelhdj Kebaili, des graves affrontements intercommunautaires qui ont ébranlé la vallée du M’zab, Khaled Hadj Saïd a été accompagné hier, très tôt le matin, à sa dernière demeure au cimetière ibadite Cheikh Baba Saâd, par une immense foule qui, tout au long du parcours vers le cimetière n’arrêtait de répéter «Ananha âl el monkar, Annaha âl el monkar».

Encadré par un dispositif sécuritaire qui faisait tout pour être à la fois discret et des plus efficaces pour parer à toute éventualité de provocation, qui heureusement n’a pas eu lieu, l’enterrement s’est déroulé dans le calme, dans un cimetière qui s’est révélé bien exigu pour contenir toute la foule.

En présence de Yahia Abbaza, président de l’assemblée populaire communale de Ghardaïa, le docteur Mustapha Badjou, qui a lu l’oraison funèbre, a imploré Dieu de «ramener le calme dans cette région et faire en sorte que la haine disparaisse à jamais des cœurs des Algériens». Il a insisté pour que cela ne se reproduise plus. Tout en étant certain que «les coupables des actes criminels auront à rendre compte à la justice divine, celle des hommes doit aussi faire son travail. Il est impératif de démasquer tous ceux qui ont une responsabilité dans cette dramatique situation et de les déférer devant un tribunal». Dès la mise en terre du défunt, en un instant le cimetière s’est vidé dans le calme. Aucun incident n’a été enregistré, ce qui a fait dire à un voisin : «C’est ainsi que nous devrions être tous les jours, respectueux des morts et des vivants. Nous devons nous respecter les uns les autres, comme l’ont fait durant des siècles nos aïeux.»

Il faut en effet relever que c’est la nuit la plus paisible qu’a vécue la région depuis le début des événements. Tous les quartiers, qu’ils soient arabes ou mozabites, sont restés calmes, aucun incident n’a été signalé. Même le dispositif sécuritaire a été allégé par endroits, ce qui sous-entend que des prémices de retour au calme sont enregistrées ici et là. Seulement, ces unités prélevées du terrain sécuritaire ont tout de suite été dirigés vers la daïra de Berriane, à 45 km au nord du chef-lieu de wilaya, où des échauffourées ont éclaté vers 23h après que T.D., un chauffeur de taxi clandestin de retour de Ghardaïa, ait été attaqué et brûlé au deuxième degré par un cocktail Molotov qui a calciné son vieux véhicule Spark.

Ce qui a mis le feu aux poudres. En un instant, des dizaines d’individus des deux communautés se sont retrouvés des deux côtés de la RN1 qui a toujours fait office de frontière tacitement acceptée par les deux parties, s’affrontant à coups de pierres et de barres de fer. Très rapidement, les éléments de la sûreté de daïra, qui se sont rendus sur les lieux, se sont retrouvés dépassés par l’ampleur des affrontements. Il a fallu user de tirs de grenades lacrymogènes pour arriver péniblement à séparer les protagonistes. Entre temps, alors que la circulation automobile était coupée sur l’importante RN1 qui traverse l’Algérie du nord au sud, une boulangerie, située derrière le siège de la daïra de Berriane, ainsi qu’un kiosque et un restaurant ont fait les frais de la fureur des émeutiers. Ils ont été, à divers degrés, vandalisés, pillés, saccagés et incendiés. Ce n’est que vers minuit que le calme est revenu et que la circulation routière a repris en toute sécurité. Même à Guerrara, on a frôlé la reprise des hostilités, n’eut été la sagesse des notables des deux camps.

En effet, un jeune Mozabite qui marchait du côté de l’institut El Hayet a été légèrement atteint par une pierre à la tête. A Ghardaïa, où le calme revient crescendo, une cinquantaine de jeunes du quartier populaire Hadj Messaoud ont organisé, hier matin, un sit-in pacifique en face du siège de la sûreté de wilaya pour demander la libération de leurs amis et voisins arrêtés lors des affrontements. Sur les banderoles déployées on pouvait lire, entre autres : «Ils n’ont fait que se défendre et défendre leurs familles et leurs biens» ou «Ils sont innocents». Bien maillée par le dispositif de sécurité déployé, la ville reste cependant coupée en deux ; la vieille ville (côté mozabite) garde un aspect fantomatique avec ses magasins fermés et une circulation automobile et piétonnière très clairsemée alors que le bas de la ville, la partie adverse, est d’un dynamisme tel que les cafés, magasins et trottoirs restent bondés de monde jusqu’à une heure avancée de la nuit.
K. Nazim


Fatma Oussedik. Sociologue

«Les ibadites du M’zab sont en proie à de la stigmatisation…»

Pour l’éminente sociologue Fatma Oussedik, le conflit soulève toute «la difficulté des institutions nationales à se présenter comme l’incarnation d’un bien collectif au-dessus des parties en présence».

- La vallée du M’zab est installée dans une spirale de la violence qui a fait des victimes. Pourquoi cette violence récurrente ? Quelles sont ses racines, d’autant que le conflit prend de plus en plus des formes ethnico-identitaires ?

Pour ma part, comme nombre d’observateurs, je n’ai que des hypothèses. Aussi, il nous faut interroger les faits. Tout d’abord, il est nécessaire de prendre au sérieux les acteurs, d’écouter leurs propos : tous les documents émanant d’acteurs ibadites, tous les reportages reprenant y compris des propos de lycéens, s’en tiennent à la même position : il ne s’agit ni d’un conflit ibadites/malékites ni d’un conflit Mozabites/Chaamba. Des commentateurs analysent pourtant la situation en refusant d’enregistrer ce fait. Pourquoi ? D’autre part, si toutes les autres parties s’entendent pour définir ces conflits comme communautaires, ils finiront par en convaincre les différents acteurs ; Il s’agit du caractère pratique des idéologies.

Second fait : les deux victimes de ces conflits sont ibadites. Il y a là les ingrédients pour que Chaamba et Mozabites, ibadites et malékites s’identifient aux postures qui leur sont allouées. Ce fut, par le passé, déjà le cas des Kabyles. Dans les deux régions, la gendarmerie et la police ont été déclarées partisanes. La comparaison n’est pas inutile car, dans les deux cas, nous sommes confrontés à ce qu’il faut bien nommer soit «la faiblesse de l’Etat» soit des manipulations d’acteurs divers, dont des appareils d’Etat. Les deux hypothèses nourrissent une première conclusion : la difficulté des institutions nationales à se présenter comme l’incarnation d’un bien collectif, au-dessus des parties en présence.

- Le comportement des forces de l’ordre lors des affrontements a suscité l’inquiétude chez les Mozabites qui les accusent d’un «parti pris flagrant». Existe-t-il, selon vous, un rejet, voire une stigmatisation du Mozabite ?

A Ghardaïa, une partie affirme que des éléments des forces de l’ordre ont eu une attitude partisane alors qu’une autre partie manifeste contre l’application d’une sanction à ces mêmes éléments des forces de l’ordre, confirmant ainsi une forme d’identification. L’idée même que certains se reconnaissent dans l’action d’une institution chargée de la répression montre qu’ils ne possèdent pas d’autres canaux de représentation ou que ceux-ci ne sont pas entendus. Le danger est dans le constat.

Par ailleurs, oui les ibadites du M’zab sont en proie à de la stigmatisation, mais pas plus que les Kabyles, les Touareg, les Chaouias… Comment comprendre que l’on produise du régionalisme stigmatisant alors que l’idéologie nationaliste semble si forte en Algérie ? Cela est-il un des effets pervers des processus de scolarisation : l’éducation nationale n’aurait pas servi à unir, mais à séparer. Selon moi, les agents éducatifs ou idéologiques de l’Etat transmettent des valeurs qui ne permettent pas de consolider l’unité nationale car ils ignorent ce qui nourrit cette nation, ou plutôt sont dans le dédain de sa population, son histoire, ses langues et ses modes d’organisation sur la longue durée. La question démocratique à laquelle je fais référence nous concerne toutes et tous. D’une certaine façon, nous sommes tous sujets à stigmatisation sur cette base régionale. Une différence de taille toutefois en ce qui concerne les ibadites : ils sont devenus minoritaires démographiquement dans la Chebka qu’ils ont mise en valeur durant des siècles. Aghlan pour chacun d’entre eux, cette terre des ancêtres qui nourrit chez chacun d’entre nous notre appartenance à cette terre algérienne. Et, alors que les autres groupes possèdent encore des espaces de ressourcement, les étendues sahariennes pour les uns, les montagnes pour d’autres, on entend à présent certaines voix hurler «que les ibadites doivent partir de la vallée du M’zab» !

Cette mise en minorité dans l’espace de leur déploiement durant des siècles, comme je le répète, pour des personnes qui se distingueraient en se définissant comme de «de Tlemcen» ou de «de Constantine», a-t-il été voulu ou envisagé lorsque Ghardaïa a été désignée comme chef-lieu de wilaya ? Affrontons cette question car j’entends dans vos propos que vous vous interrogez sur le rôle des «forces de l’ordre» et sur la «stigmatisation du Mozabite» afin de comprendre de quoi les évènements de Ghardaïa sont le nom ? Pourquoi voudrait-on nous conduire sur cette piste d’affrontements communautaires dans la gestion sécuritaire de ces émeutes quand celles-ci sont nombreuses à travers l’ensemble du pays ? Dans une interview précédente, j’avais mis l’accent sur la particularité des territoires du Sud durant la période coloniale : n’ayant pas connu une colonisation de peuplement mais une occupation militaire, les institutions locales se sont maintenues davantage qu’au Nord. Les Khizanate (bibliothèques privées) ont accompagné ce maintien. Il faut à présent en référer à une autre singularité qui fait référence à la période coloniale : celle des modes d’administration. Une autre de leurs singularités historiques est la convoitise dont elles ont fait l’objet de la part d’autres pays.

D’un point de vue interne, car c’est celui qui nous intéresse puisqu’il déterminera notre capacité à définir un «entre soi» susceptible de nous permettre d’affronter les stratégies des autres acteurs dans la région, la question du droit coutumier, des droits, comme participant du système normatif nécessaire à toute société, mais aussi des institutions coutumières constituent un enjeu important dans les débats menés actuellement en Algérie. Il existe une véritable demande de droits à l’échelle de la société algérienne. Elle rencontre celle d’une aspiration à une meilleure représentation politique des populations locales, à un aménagement du territoire tenant compte des dotations de chacune des régions. Car on ne saurait penser un pouvoir politique effectif qui ignorerait les modes de fonctionnement et de gestion interne d’un groupe social, sauf à penser une réalité vide de sens.

Paradoxalement, les travaux sur la société algérienne montrent un plus grand intérêt de l’Etat colonial que de celui de l’Algérie indépendante pour les institutions locales. Un pouvoir colonial est un mode d’exercice du pouvoir, celui d’un Etat colonial, en vue d’assurer la subjugation, la domination d’un peuple. Mais cela ne saurait se faire dans l’ignorance des modes de fonctionnement de ce peuple. Comme toute construction d’un Etat souverain ne saurait faire l’économie de la réalité des sujets.

La culture est aussi un système de classifications partagées à même d’entretenir une solidarité par les cadres cognitifs qu’elle établit. Il s’agit, ici, de prendre en compte l’apport des croyances à la vie sociale dans leur dimension fonctionnelle. La formule «à même d’entretenir» vient dire qu’il existe des solidarités à l’œuvre dans les groupes sociaux dont la source – ressource – est la culture (en particulier religieuse et ici l’ibadisme) du groupe. Mais ne parler que d’ibadisme permet à certains de penser que l’Algérie, hormis ces petites cités de la vallée, n’est peuplée que de malékites. Le souci des institutions étant alors de ne trouver de signification (au sens de «faire signe») qu’aux yeux de cette population malékite. Or ceci, comme chacun sait, est faux. Que faire des autres ? Quels sont les facteurs qui permettent la distinction de groupes sociaux en Algérie ? L’économie certes, mais l’approche des institutions par leur dimension symbolique, dans ce qu’elles révèlent de la construction du social, explique qu’il existe parmi les ibadites du M’zab, mais aussi ailleurs, les conditions d’un maintien de ces solidarités. Or, le contexte actuel montre que, dans la pratique, il ne s’agit pas d’ignorer seulement la diversité des populations mais il s’agit aussi de briser les institutions locales par l’exercice d’une violence fondée sur la stigmatisation d’un groupe afin de provoquer sa dispersion matérielle et symbolique.

- Le Premier ministre, lors de son déplacement à Ghardaïa, a rencontré seulement les notabilités locales. Pensez-vous que les notables gardent toujours un pouvoir et une emprise sur la population, notamment sur les jeunes ?

Quelque chose d’important s’est déroulé depuis l’indépendance : la disparition des terroirs, des savoir-faire, des objets de mémoire, le mépris même des lieux de mémoire mais aussi l’effacement de nombre de formes d’organisation sociale. Rappelons que Ta’chirt et Thadjma’t du M’zab font partie de l’histoire institutionnelle de l’ensemble de notre pays. Nous venons de la même histoire profonde de ce pays qui n’a pas vu le jour au XVIIIe siècle. Tous ces éléments inscrivaient les individus dans le temps, dans l’espace, nourrissaient leur histoire. Ils ont aussi contribué à la résistance contre l’occupation coloniale. Aujourd’hui, la nature ayant horreur du vide, cet espace d’appartenance devenu vide est nourri par des éléments épars, faits de Mac Kiki et de pratiques religieuses nouvelles, empruntées aux autres sociétés. C’est aussi, me semble-t-il, une des conditions qui ont permis au wahhabisme d’être audible dans notre pays. Il n’est pas anodin que l’Atelier du M’zab, lieu de mémoire, que le cimetière ‘Ammi Saïd, lieu de mémoire, aient été vandalisés. Les éléments de transmissions ne sont plus là mais aussi, lorsqu’ils existent, ne doivent plus être là, aussi s’y substituent des emprunts épars. Mais s’y substituent dans le même temps une attente de réponse à cette absence de références, de généalogie, par un recours à un «Etat fort». Je pense alors que les manipulateurs signent ainsi leur acte…

Les formes coutumières d’organisation sont donc mises en crise et pourtant, dans le même temps, la représentation politique de populations jeunes demande un effort de production institutionnel en vue de dépasser les seules références descriptives, de comprendre comment et sous quelles conditions les individus accordent du sens à ce qui constitue leur organisation sociale. De ce point de vue, l’élaboration d’institutions constitue un moment fondateur de toute organisation sociale. Les jeunes, les femmes doivent à présent trouver des formes d’inclusion aux institutions politiques locales comme nationales. Et le M’zab a toujours fait montre d’une grande ingénierie en la matière. Il faut permettre aux institutions locales de maintenir leur légitimité en se réinterrogeant sur leur fonctionnement, mais il faut aussi que les institutions nationales cessent de considérer qu’elles fonctionnent dans une Algérie sans histoire, sans inscription sur la longue durée. C’est à ce prix d’une remise en cause des fondements institutionnels de l’Etat que l’Etat national sera l’Etat de toutes et de tous, garant d’un Etat de droit.

- N’y-t-il pas dans cette violence l’expression d’une opposition entre deux modes de vie et de fonctionnement social ?

Les mobilités spatiales supposent des réaménagements pour les populations concernées. Notre émigration a longtemps montré combien il était à la fois possible de se déplacer et de continuer à appartenir à un groupe, une communauté. Aujourd’hui, sous le poids du nombre mais aussi sous les coups de boutoir de représentants des différents pouvoirs, les institutions coutumières locales sont mises à mal. Elles ne parviennent pas à se reproduire et à reproduire l’inscription des populations à l’occasion de leur déplacement. Les conditions d’accueil ne permettent pas davantage aux migrants de s’inscrire socialement dans les nouveaux territoires. Longtemps, la société ibadite a fait, dans la vallée du M’zab, ce travail d’inclusion et de maintien des liens avec les émigrés. Aujourd’hui, partout sur le territoire national, les nouveaux venus peinent à trouver leur place. C’est le rôle des politiques de population, dans un Etat national, de gérer les mouvements de population. Cela n’est pas vrai en Algérie et la nature, encore une fois, a horreur du vide… On observe que la nature des distributions de terrains et de logements par les représentants de l’Etat contribuent à cette mise en minorité des ibadites du M’zab. Des conflits naissent et prennent des formes brutales dans un contexte où ni les syndicats ni les partis politiques ne jouent leur rôle de représentation, ils sont vides de sens pour un grand nombre. Selon moi, c’est ce qui explique que la référence communautaire Kabyles/Arabes/ibadites/Touareg/Chaamba devienne le seul mode de représentation politique de soi… En tuant les médiateurs sociaux, les politiques ouvrent grand la porte aux conflits physiques.
Hacen Ouali

 
Version imprimable
Emeutes  
www.algeria-watch.org