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Enquête inédite du gouvernement britannique sur nos compatriotes
Les Algériens d’Angleterre expertisés
Par : Samia Lokmane-Khelil, Liberté, 26 novembre 2009
Ghettoïsation, chômage, entraves linguistiques, absence de liens communautaires, sentiment de ségrégation, islamophobie. Pour la première fois, nos compatriotes établis au Royaume-Uni parlent de leur condition d’immigrés. Ils s’expriment sur leurs frustrations et leurs difficultés à s’intégrer sur leur terre d’accueil. Témoignages.
Qui sont les Algériens qui vivent en Angleterre ? Pourquoi ont-ils posé leurs valises en terre victorienne ? Les raisons sont-elles les même pour tous ? Quels sont les précurseurs de ce mouvement migratoire ? Comment se déroule l’intégration des nouveaux venus dans la société britannique ? Ont-ils des difficultés à se fondre dans leur nouvel environnement ? À quoi aspirent-ils ? Quels sont leurs rapports avec les autochtones ? De quelle manière sont-ils perçus par ces derniers ? Entretiennent-ils des rapports avec leur pays natal ? Voudraient-ils y retourner un jour ? Pour la première fois depuis l’arrivée des premières vagues d’immigrés au début des années 1990, les autorités britanniques réalisent une enquête sur la communauté algérienne.
Cette investigation confiée au ministère des Communautés et des Gouvernements locaux, Secretary of Communities and Local Government, ne concerne pas exclusivement nos compatriotes. Elle s’étend à l’ensemble des groupes musulmans qui peuplent le pays, avec l’intention secrète de les extraire de l’influence intégriste, en répondant de manière plus efficace à leurs désirs d’intégration (voir papier ci-contre). Pendant six mois, les enquêteurs ont recueilli de multiples témoignages à travers lesquels des anonymes ont exprimé leurs aspirations et leurs frustrations. Sous le titre “Comprendre la communauté algérienne”, le rapport concernant nos compatriotes vient d’être rendu public. Il révèle des vérités amères, mais pas surprenantes. L’isolement est sans doute le sentiment qui trahit l’ensemble des confessions. Pour beaucoup, le choix du Royaume-Uni comme terre de substitution au pays natal et à la France, berceau traditionnel de l’émigration algérienne, était forcé. L’Hexagone ayant durci ses lois migratoires, de nombreux candidats au départ se sont rabattus sur sa voisine d’outre-Manche. Selon les enquêteurs, l’insécurité en Algérie pendant les années 1990 avait conduit des milliers d’individus à trouver refuge en terre victorienne où il était relativement facile d’obtenir l’asile politique.
60% des Algériens en situation irrégulière
Entre 1999 et 2003, la Grande-Bretagne accorda le statut de réfugié à 11 622 Algériens. En 1995, 90% des demandes ont été acceptées. Au début du nouveau millénaire, le nombre de nos compatriotes ayant obtenu des titres de résidence permanente et la nationalité britannique a atteint des records. Il est passé de quelques centaines en 1995 à des milliers une décennie plus tard. En 2006, par exemple, les autorités ont procédé à la naturalisation de 1 000 nationaux. Outre les réfugiés, les immigrés comptent une petite élite intellectuelle, issue de contingents d’étudiants-boursiers, qui ont embrassé des carrières professionnelles dans leur pays d’accueil.
Dans le tas figurent également une foule de jeunes gens qui a mis le cap sur le Royaume-Uni à la recherche d’un avenir meilleur. Certains sont parvenus à régulariser leur situation administrative alors que d’autres vivent dans le pays illégalement. Des sources citées par les enquêteurs estiment que 60% de nos ressortissants présents en Grande-Bretagne sont en situation irrégulière. Leur présence en grand nombre dans le pays reflète une image très masculine de la communauté algérienne. En effet, selon les résultats de l’enquête, celle-ci est constituée en grande partie d’hommes jeunes et célibataires. Le dernier recensement de la population réalisé en 2001 a dénombré 10 672 résidents algériens, dont 70% d’hommes âgés entre 25 et 44 ans. Depuis, le nombre de nos compatriotes a doublé.
La composante de la communauté commence également à muer. Plus de familles existent aujourd’hui. Les naissances augurent la formation d’un noyau d’immigrés de seconde génération. En France, la quatrième se profile déjà. Dans son expertise, le gouvernement britannique a pris soin de relever les différences qui distinguent les deux communautés. À titre d’exemple, nos compatriotes vivant dans l’ Hexagone sont originaires des quatre coins de l’Algérie, alors qu’Alger constitue le principal réservoir de l’immigration vers le Royaume-Uni. Dans ce pays, 80% des Algériens ont choisi Londres comme ville de résidence. La majorité vit dans ses faubourgs ouvriers du nord-est. Le choix de localités comme Islington, Haringey, Brent ou Wood Green n’est pas fortuit. Ces lieux étaient le foyer des demandeurs d’asile, il y a 20 ans. Ailleurs dans le pays, des grappes d’Algériens sont disséminées. Des villes comme Cambridge ou Leicester abritent surtout des cadres universitaires. Peu nombreuses, ces élites ne rendent pas compte du profil socioprofessionnel exact de nos compatriotes.
Chômage et islamophobie
L’enquête décrit les Algériens du Royaume-Uni comme moyennement instruits. 32% uniquement des individus auditionnés affirment avoir des diplômes universitaires. 45% sont au chômage. Ce taux est plus élevé que la moyenne nationale de l’ordre de 25%. Parmi les personnes actives, 25% ont des emplois hautement qualifiés. Le reste travaille dans l’industrie hôtelière, la grande distribution et le commerce de détail. Selon des représentants d’associations algériennes d’aide aux immigrés — elles sont une poignée —, l’absence de qualifications et l’ignorance de la langue anglaise, quelquefois, entravent l’accès de nos compatriotes au monde du travail.
Certains chômeurs cités dans l’investigation évoquent un climat d’islamophobie qui les pénalise. Ils reprochent en cela aux médias britanniques d’avoir travesti l’image des Algériens et de les décrire comme des extrémistes. Une femme interviewée évoque le cas de son fils interpellé dans le métro londonien par un usager qui lui a demandé, provocateur, s’il n’allait pas mettre une bombe dans la rame.
Des témoins ont également illustré ce sentiment d’islamophobie ambiant à travers les péripéties de Hicham Rezza, un agent d’administration à l’université de Nottingham, menacé d’expulsion en 2008 pour des liens prétendus avec El-Qaïda. En 2004, des Algériens étaient arrêtés dans la mosquée de Finsbury Park, au nord de Londres, en compagnie du prédicateur intégriste égyptien Abu Hamza. Beaucoup parmi les individus qui ont obtenu l’asile politique dans les années 1990 comptaient parmi les militants de l’ex-FIS.
Se faisant plus discrets depuis les attaques terroristes dans les transports londoniens en 2005 et le raffermissement des lois antiterroristes, ils restent néanmoins fidèles à leurs convictions. Ce radicalisme se confirme auprès d’une partie des individus interrogés. S’identifiant comme des salafistes, ils pensent que la religion musulmane n’est pas appliquée correctement en Algérie. En revanche, d’autres sondés avouent avoir fui l’Algérie à cause des bravades du mouvement intégriste.
Flou identitaire et isolement
Sur d’autres questions en rapport avec leur identité et leurs croyances, les témoins ont développé des discours tout aussi contradictoires.
Certains se sont présentés comme des Arabes, d’autres comme des Berbères. Un certain nombre ne s’identifie pas à l’Algérie, mais à l’Afrique du Nord. Enfin, une partie affirme avoir embrassé définitivement la culture britannique. Sans attaches familiales, les jeunes hommes célibataires sont les plus déroutés. Ceux qui n’ont pas réussi leur insertion, les sans-papiers notamment, se réfugient dans la mosquée ou tombent dans la délinquance.
La condition des femmes n’est pas plus enviable. Le chapitre qui leur est consacré les décrit comme des êtres isolés. Ne parlant pas anglais et sans emploi, la plupart sont confinées au foyer. “Le conservatisme qui les ligote tranche avec une plus grande liberté dont jouissent leurs compatriotes en Algérie”, conclut l’enquête. Des femmes interviewées révèlent que leurs maris restreignent leurs sorties en dehors du domicile conjugal, craignant qu’elles soient captées par le modèle de vie à l’occidentale de leurs nouvelles concitoyennes. Les plus malheureuses souffrent de violences conjugales et finissent par développer des dépressions. L’absence de réseaux de solidarité intracommunautaire accroît leur solitude. Par exemple, il n’existe aucune organisation de femmes algériennes.
Plus globalement, le tissu associatif est très fragmenté. Les premières associations ont été créées il y a deux décennies, pour porter assistance aux demandeurs d’asile. Depuis, d’autres ont vu le jour. Certaines ont disparu. Les survivantes sont peu actives. Des compatriotes affirment qu’il est difficile d’obtenir des fonds de la part du gouvernement pour financer des projets communautaires. L’absence de représentants algériens au sein des institutions publiques, comme les collectivités locales, explique en partie la disqualification de notre communauté. Ayant conscience que cela compliquera davantage son intégration, le ministère des Communautés a émis une série de recommandations, au terme de son enquête. Elles visent globalement à renforcer le dialogue avec les membres de la communauté algérienne pour mieux appréhender leurs problèmes. En pratique, il s’agit de les associer à des projets socioéducatifs visant à rompre leur isolement, comme les programmes d’apprentissage de l’anglais et d’aide à la recherche d’emploi. Cela consiste également à encourager la création d’associations communautaires en leur apportant le soutien financier nécessaire et à inciter les Algériens à participer à la vie publique en intégrant les institutions élues. Enfin, le rapport préconise l’association de représentants de la communauté dans les débats en rapport avec le dossier des sans-papiers.
S. L.-K.
Comment prémunir les jeunes de la tentation terroriste
Les objectifs inavoués de l’investigation
Par : Samia Lokmane-Khelil
Douze rapports de même type ont ciblé les autres communautés musulmanes du pays. La réalisation de ces expertises est née de la nécessité de réussir une meilleure intégration pour barrer la route aux recruteurs d’El-Qaïda.
L’ensemble des questions soulevées par le ministère des Communautés dans son étude exprime le besoin du gouvernement de Gordon Brown d’appréhender au mieux les entraves qui dressent un mur entre nos compatriotes et leur pays d’accueil, les ghettoïsent et les stigmatisent. L’enquête sur les Algériens figure parmi 13 expertises concernant d’autres communautés issues du Pakistan, du Maroc, d’Afghanistan, d’Égypte, d’Inde, d’Iran, d’Irak, du Nigeria, de Somalie, de Turquie, d’Arabie Saoudite et du Bangladesh. C’est la première fois que les autorités britanniques fixent leurs projecteurs sur ses immigrés d’origine musulmane (ils représentent 2,7% de la population globale). Dans le chapitre détaillant les objectifs assignés à son expertise, le département en charge des communautés dit vouloir “instaurer un dialogue avec la société civile d’origine musulmane”. Pour expliquer les raisons de cette attention inédite, il faut remonter aux attentats du 7 juillet 2005. Outre la sauvagerie des attaques, l’identité des kamikazes, de jeunes Britanniques de confession musulmane, a pétrifié les Britanniques. Les pouvoirs publics devaient se rendre à l’évidence : l’échec de leurs politiques d’intégration successives a conduit à la création de monstres. De jeunes gens, marginalisés et déroutés, ont cru trouver leur voie sur le chemin de la mosquée, dans les prêches d’une bande d’illuminés.
Pour couper l’herbe sous le pied des recruteurs d’El-Qaïda, le gouvernement britannique se corrige. Plus de plan d’insertion à l’emporte-pièce, mais une politique pertinente sur la base d’une connaissance juste de la nature et des besoins de la communauté musulmane, des liens qui existent entre ses différentes composantes et de son rapport avec la religion. D’où l’intitulé des 13 rapports réalisés. “Comprendre les communautés ethniques musulmanes” (Understanding Musulman Ethnic Communauties) est en effet le titre choisi pour l’ensemble des expertises. L’enquête qui a ciblé nos compatriotes est riche d’une soixantaine de pages. Certes, aucun jeune d’origine algérienne ne faisait partie des terroristes qui ont attaqué les transports londoniens, il y a quatre ans. Mais des compatriotes ont été arrêtés et emprisonnés pour avoir été impliqués dans d’autres actions subversives. Au nord de Londres, la mosquée de Finsbury Park — où prêchait le chef terroriste égyptien Abu Hamza — est réputée pour avoir été le repère de nombreux activistes, qui plus tard ont été envoyés accomplir “le djihad” en Algérie, en Afghanistan, en Irak, en Bosnie et en Tchétchénie.
Encore aujourd’hui, la délinquance qui touche beaucoup de jeunes Algériens, les sans-papiers notamment, inquiète les autorités britanniques, craignant qu’ils deviennent des proies faciles pour les réseaux terroristes.
En mars 2008, un raid policier spectaculaire à Black Stock Road, une rue commerçante à Finsbury Park où se trouvent de nombreux magasins algériens, avait abouti à l’arrestation de dizaines de compatriotes, pour des délits de trafic de drogue, de vol, de recel et de trafic de papiers d’identité. Néanmoins, la brutalité de la descente des éléments de Scotland Yard et des services de l’immigration avait provoqué la colère et l’indignation des commerçants.
Ceux-ci se sont plaints du comportement des policiers qui les ont malmenés et ont saccagé leurs magasins. Les comptes-rendus, très peu affables, de certains journaux britanniques de l’événement, ont également scandalisé les Algériens du quartier, décrits, sous les yeux des lecteurs, comme des voyous.
Dans le rapport réalisé par le ministère des Communautés, certains compatriotes cités à titre de témoins parlent encore de cet assaut avec un vif ressentiment. Ils estiment que les médias ont renvoyé de la communauté algérienne une image déformée de fauteurs de troubles qui ont déjà la réputation d’être des terroristes.
S. L.-K.
Statistiques et interviews
Des mots sur les maux
Par : Samia Lokmane-Khelil
L’étude confiée à l’Institut sur les mutations sociales a duré six mois. Des anonymes, des représentants du mouvement associatif et des officiels britanniques, au niveau local et national, ont été interviewés pour les besoins de l’enquête.
À l’instar des communautés étrangères vivant au Royaume-Uni, le gouvernement britannique détient des informations sur les Algériens. Mais il s’agit surtout de statistiques incomplètes, éparses et muettes, collectionnées sectoriellement par les services de l’immigration, de l’intérieur, de la santé ou de l’emploi. Avant l’enquête réalisée par le ministère des Communautés, le gouvernement n’avait jamais cru utile de faire parler les chiffres qu’il détient et de les analyser. Nos compatriotes ayant été réduits à de simples inventaires, personne ne s’est jamais soucié de leur demander ce qu’ils pensent, de connaître, par exemple, pourquoi ils ont choisi de s’établir au Royaume-Uni, dans une ville plutôt qu’une autre, ce qu’ils font pour vivre et s’ils sont heureux de leur nouvelle vie. L’enquête confiée à un organisme de recherche sur les mutations sociales (Change Institute) s’est appuyée largement sur les témoignages d’Algériens. Des échantillons d’anonymes, des deux sexes et de différentes générations, ont été interviewés, à titre individuel ou en groupe. Environ une dizaine de questions leur a été posée, visant à évaluer leur degré d’intégration et à l’améliorer. Le recours à des interprètes durant quelques-unes des interviews est symptomatique de l’isolement qui caractérise une partie de la communauté algérienne, les femmes notamment. Du côté des hommes, le confinement se traduit par l’absence de liens sociaux extracommunautaires.
La responsabilité des autorités locales et des services sociaux dans l’insertion des Algériens a conduit les enquêteurs à interroger les concernés sur leur rôle dans ce domaine et sur les difficultés qu’ils éprouvent à mener à bien leur mission. Des officiels à un niveau plus élevé ont également livré leur propre expertise. L’un d’eux est Andrew Henderson, ambassadeur du Royaume-Uni à Alger. En mars dernier, il rencontrait pour la première fois des membres de la communauté algérienne à Finsbury Park, et ce dans le cadre d’une initiative du Foreign Office
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Criminalisation de la migration |