Elections locales : La société civile à la conquête de l’APC à Akbou

El Watan, 11 novembre 2017

Point de convergence de la Haute et de la Basse Kabylie, Akbou est le carrefour naturel de plusieurs wilayas de l’est et du centre du pays.

Avec une population qui avoisine les 70 000 habitants, c’est la deuxième plus grande ville de la wilaya de Béjaïa, alors que sa zone industrielle en a fait un pôle économique d’importance nationale et même internationale. Bien évidemment, les enjeux électoraux sont à la hauteur de cette ville émergente, mais depuis longtemps paralysée par des luttes politiques et claniques stériles. A titre d’exemple, il y a encore quelques semaines, la ville croulait littéralement sous les ordures et les montagnes d’immondices, faute d’avoir trouvé une solution durable à la gestion de ses ordures ménagères.

Tout compte fait, Akbou a toutes les peines du monde à gommer cette image qui lui colle à la peau de géant aux pieds d’argile, qui ne sait toujours pas quoi faire de sa poubelle.

On se souvient qu’aux dernières élections communales, en 2012, plusieurs listes s’étaient disputé le fauteuil de maire, mais le fait saillant est que la liste de convergence du mouvement associatif et de la société civile menée par l’animateur Mouloud Salhi, qui avait arraché une majorité relative, avait été «spoliée» de sa victoire par un jeu d’alliances qui avait permis à l’ancien maire de garder son fauteuil. Le statu quo a duré encore pendant cinq ans.

Cette année, la nouveauté vient du fait que l’ancien maire ne se représente pas. Et comme le dit si bien un connaisseur de la scène politique locale que nous avons interrogé, «c’est la première fois depuis 20 ans qu’il y a des élections communales à Akbou sans Bihmane». Bihmane, comme tout le monde l’appelle, est l’ancien maire, Abderrahmane Benseba, à la tête de l’APC depuis 1997. Après un long parcours de 20 ans, il semble vouloir passer la main. «Pas vraiment. Il est présent à travers son propre gendre qui mène une liste indépendante», estime le même connaisseur qui veut garder l’anonymat.

Sur l’artère principale de la vieille ville d’Akbou, les permanences électorales se suivent et se ressemblent, parfois mitoyennes ou se faisant carrément face comme des chiens de faïence, mais sans animosité particulière. L’ambiance semble, à première vue, plutôt empreinte de respect et de fair-play. Dans les QG, les discussions vont bon train. Militants et sympathisants s’affairent à la préparation des meetings, à la distribution des prospectus ou à la mobilisation des électeurs.

Aux côtés des traditionnels partis qui ont pignon sur rue, comme le RCD, le FFS, le FLN et le RND, la liste menée par l’animateur associatif Mouloud Salhi fait figure de favorite. L’autre fait saillant est la présence de Boussaâd Ibaliden, l’ancien maire d’Ighram, qui passe ainsi de la commune d’Ighram à celle d’Akbou, et du RCD au RND. Pour le reste, faute d’avoir réussi à trouver les parrainages nécessaires, plusieurs listes ont été obligées de se chercher une couverture politique. Ce qui contribue à brouiller un peu plus un paysage politique qui ne cesse de se décomposer et de se recomposer. 

Djamel Alilat


Mouloud Salhi, profession : citoyen

Animateur culturel, cadre du mouvement associatif, formateur de jeunes, chef de file de la société civile, militant de la citoyenneté et de la démocratie participative, Mouloud Salhi est l’exemple même du citoyen engagé.

Mais il arrive que le mouvement citoyen, fatigué d’être cantonné aux affaires sociales et culturelles, décide de s’immiscer dans les affaires de la gestion de la cité.

C’est ce qui s’est passé à Akbou, lorsque, il y a quelques années, le mouvement associatif a décidé d’unir ses efforts pour prétendre à la gestion des affaires de la cité. Mouloud Salhi raconte que l’idée de mener ce combat est née à l’époque où la ville d’Akbou s’était retrouvée bloquée pendant 18 mois à cause de batailles politiciennes stériles au sein de la mairie. Une situation de paralysie qui a exaspéré la population, au-delà du fait que le développement même de la ville était gravement compromis. «Des milliards de dinars en caisse, mais des centaines de projets en souffrance par la faute d’une APC bloquée par des luttes partisanes et des conflits d’intérêt», raconte Mouloud Salhi.

C’est alors que la société civile décide de se réunir. Il a fallu aux initiateurs de ce projet d’union huit mois de tractations pour fédérer le mouvement associatif et lui faire prendre ses responsabilités. Au final, une cinquantaine d’associations se sont retrouvées autour d’une table. «C’est l’avenir même des enfants d’Akbou qui était en jeu. Alors on a décidé de dire : cela suffit! Il faut débloquer la situation. La ville était aux mains d’un certain nombre de barons qui faisaient la pluie et le beau temps», raconte encore Mouloud Salhi.

Akbou possède d’immenses potentialités mais guère l’ambition de ses moyens. Ses milliards ne profitent ni à son développement ni au bien-être de sa population. «Akbou accuse aujourd’hui un retard de 20 ans», déplore Mouloud. Au sein du brain trust dégagé par la cinquantaine d’associations, la décision a été prise d’être désormais les acteurs du changement. Les animateurs du mouvement ont pris la décision de se lancer dans la bataille pour prendre en main la destinée de la ville et de la remettre sur les rails. Pour Mouloud Salhi, qui a fait de la citoyenneté l’un de ses chevaux de bataille depuis des lustres, ce passage du cadre associatif vers un cadre politique est une suite logique d’un effort engagé depuis des années : «Je pense que le passage de l’associatif à la gestion des affaires de la cité est un prolongement naturel, synonyme de maturité pour une génération nouvelle sensible à des problématiques nouvelles», dit-il.

Ce bond en avant a été, toutefois, mûrement réfléchi. Il fallait, avant tout, former une équipe de la société civile en ratissant large, en faisant appel aux compétences, au-delà des chapelles politiques. «On a sollicité des compétences de la ville un peu partout, mais beaucoup n’étaient pas partants. Akbou avec ses problèmes et ses retards faisait peur», dit Mouloud, qui pèse le pour et le contre avant de prendre la décision de mener la bataille politique.

«Cela n’a été ni évident ni facile, parce que j’ai des responsabilités au niveau local, national et international, mais je me suis dit que le moment était venu de rendre à ma ville natale un peu de ce qu’elle m’avait donné jusque-là», dit-il encore. Pour pousser le jeu de la démocratie jusqu’au bout, des primaires sont organisées pour départager les quatre candidats à la candidature. Il fallait arriver sans heurts et sans encombre à une candidature unique et consensuelle. «On a tenu à faire les choses dans la transparence la plus totale. La démocratie participative fait partie de nos valeurs», déclare Mouloud.

Le soir du dépouillement, à l’annonce des résultats, c’est l’euphorie dans tous les quartiers de la ville. La liste de Mouloud Salhi a arraché la première place avec 7 sièges sur les 23 que compte la mairie d’Akbou. Cela ne voulait dire qu’une chose : «Les affairistes à la tête de l’APC, ce n’est finalement pas une fatalité. Il existe une alternative crédible et constructive», affirme Mouloud. L’idée est de faire de la mairie un espace où tout le monde trouve sa place afin d’enclencher une nouvelle dynamique de travail et de participation.
«Il convient de mettre fin à cette mentalité du beylik, où personne ne se sent concerné par la chose publique», ajoute encore Mouloud Salhi.

Il faut revaloriser la notion de travail, réhabiliter les services techniques, renouveler le contrat de confiance entre élus et citoyens et tout remettre en ordre. «Nous n’avons jamais créé de fossé entre nous et l’administration, nous avons toujours travaillé pour le rapprochement des gouvernants et des gouvernés, entre l’administration et ses citoyens», dit encore Mouloud.
La suite est connue.

Des tractations de coulisses, des retournements de veste et des négociations secrètes ont fait que Mouloud Salhi et son équipe ne sont jamais arrivés au fauteuil de maire. Les voilà donc de retour pour relever de nouveau le défi afin de mettre en application leur credo de démocratie participative, en fédérant les acteurs associatifs, les élus, l’administration et toutes les bonnes volontés de la ville.

«C’est à la société civile de prendre en main la gestion de l’environnement immédiat, partout à travers l’Algérie. C’est la seule alternative aujourd’hui. Ne laissons pas la place aux médiocres qui ne véhiculent que des énergies négatives, comme la corruption. Nous avons des compétences, des espaces et des richesses. Nous pouvons faire de cette ville une cité prospère, parmi les plus grandes d’Algérie», souligne Mouloud Salhi. Plus qu’un programme, cela sonne comme une profession de foi.
Djamel Alilat

 
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