Les FM se déclarent vainqueurs de la présidentielle en Egypte

Poker menteur à l'ombre des casquettes

par Salem Ferdi, Le Quotidien d'Oran, 19 juin 2012

Une étrange partie de poker politique sur fond de coup d'Etat militaire, toujours soft jusqu'à présent, se poursuit en Egypte. Les Frères musulmans (FM) ont annoncé la victoire de leur candidat à l'élection présidentielle des 16-17 juin Mohamed Morsi, avec plus de 52% de voix contre 48% pour le général Ahmed Chafiq.

Le candidat islamiste a déjà réagi en «vainqueur» de l'élection en remerciant ceux qui ont voté pour lui et en s'engageant à «servir tous les Egyptiens» et à travailler avec eux pour un «avenir meilleur, pour la liberté, la démocratie et la paix». L'annonce n'a pas été du goût du camp du général Chafiq. «C'est un acte de piraterie de revendiquer une victoire en utilisant des chiffres totalement faux», a déclaré un responsable de la campagne d'Ahmad Chafiq. Une guerre des déclarations qui peut s'envenimer jusqu'à l'annonce des résultats officiels, jeudi prochain, par la Haute Commission électorale. Pour certains analystes qui pensent que le candidat FM l'a effectivement emporté, cette guerre des déclarations n'est qu'un hors-d'œuvre des batailles politiques futures. Le nouveau président n'aura en effet de prérogatives que celles que les militaires voudront bien lui concéder. Et on peut s'attendre à ce qu'ils ne concèdent rien dans le cas, probable, d'une confirmation de la victoire du candidat islamiste. Les militaires égyptiens ont réalisé un «coup d'Etat préventif» en obtenant la dissolution du parlement élu, sous des arguties juridiques très contestables, et en s'appropriant le pouvoir de légiférer.

TOUS LES POUVOIRS A L'ARMEE

Dimanche soir, juste avant la fermeture des bureaux de vote, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) s'est officiellement emparé du pouvoir législatif dans une Déclaration constitutionnelle amendée jusqu'à l'élection d'un nouveau parlement. Les militaires ont ainsi mis hors circuit la représentation nationale qui ne sera pas réélue avant qu'une commission ad-hoc n'ait rédigé une nouvelle Constitution et son adoption par voie référendaire. Et ce sont les militaires qui désigneront les membres d'une «commission constitutionnelle représentant tous les segments de la société» qui auront trois mois pour rédiger une nouvelle constitution. Et les militaires se sont accordés un droit de véto sur tout article qu'ils jugeront contraire aux «intérêts suprêmes du pays».

Et si depuis 1952, le président de la République a été le chef suprême des armées, ce ne sera plus le cas puisque selon la Déclaration constitutionnelle, le CSFA «dans sa composition actuelle a pouvoir de décision pour tout ce qui relève des forces armées, la nomination de ses commandants et la prolongation de leur service».

La boucle est ainsi bouclée. L'armée a tous les pouvoirs, elle «s'autogère» et ne rend compte à personne. Il y a une forme d'humour noir dans la promesse faite, hier, par le général Mohammed Al-Assar, du CSFA, de remettre le pouvoir au nouveau chef de l'Etat, avant le 30 juin.

UN JEU DU CHAT ET DE LA SOURIS

Les Frères Musulmans qui savent que la présidence a déjà été vidée de l'essentiel des pouvoirs ont choisi d'éviter le bras de fer. Ils ont refusé de retirer leur candidat face à «celui de l'armée» après le coup de force. Et ils se sont empressés d'annoncer la victoire pour parer à ce qu'ils considèrent comme une volonté de les éliminer de l'échiquier. Ils entendent bien prendre la présidence même si le futur chef d'Etat aura de la peine à respirer sans l'autorisation des généraux. La partie n'est cependant pas finie même s'il est clair que l'Egypte est de facto sous une dictature militaire. C'est le paradoxe d'une transition chaotique qui a fait tomber un président inamovible et qui se retrouve, en bout de course, sous la coupe de l'armée. Le jeu du chat et de la souris entre les militaires et les Frères Musulmans dure depuis au moins 60 ans et n'est pas terminé. En refusant de se retirer du second tour après le coup de force constitutionnel, les FM, quitte à écorner leur image, se donnent prudemment un éventail de possibilités allant du compromis à la confrontation. Pour l'heure l'avantage est pour l'armée qui détient l'ensemble des leviers, mais les Frères Musulmans restent une force organisée et capable de mobiliser. Les choses pourraient se compliquer dans le cas où Ahmed Chafiq est annoncé… victorieux de la présidentielle. C'est en effet, la Haute Commission électorale, dirigée par le président de la Haute Cour constitutionnelle, qui est habilitée à annoncer le résultat. C'est cette Haute cour constitutionnelle qui n'a pas hésité, avec des arguments très douteux, à dissoudre le parlement élu. Rien ne surprend plus dans le poker menteur égyptien à l'ombre des casquettes.

 
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