Crise du Golfe : Pourquoi l’action musclée de Riyad pourrait-elle échouer ?

Par Lina Kennouche, El Watan, 15 juin 2017

Auteure et doctorante en sciences politiques à l’université Saint-Joseph de Beyrouth (Liban)

La rupture des relations entre l’Arabie Saoudite, l’Egypte, les Emirats arabes unis, Bahreïn et le Qatar le 5 juin dernier a déclenché une crise aux prolongements régionaux imprévisibles. Si la bataille que livre aujourd’hui Doha est décisive pour l’avenir de son rôle régional, le conflit diplomatique entre les acteurs saoudiens et qataris s’inscrit dans une confrontation déjà ancienne.

En dépit du rôle passé du Qatar dans la mobilisation d’un front sunnite et des convergences avec Riyad dès les débuts de la crise syrienne, la relation entre les deux alliés a souffert de contradictions nourries par les prises de positions de Doha. L’interventionnisme qatari qui s’est joué sur le terrain yéménite et le maintien d’un dialogue avec les Houthis, le soutien de Doha à Abdelhakim Belhadj et Ismail Salabi en Libye, ainsi que la confrontation avec Riyad par groupes interposés en Syrie n’ont cessé de raviver les tensions entre les deux pays.

En cause, l’influence considérable qu’a acquise le Qatar auprès de la direction de nombreux groupes islamistes et ses velléités d’autonomie qui tranchent radicalement avec les positions suivistes des Emirats souscrivant à toutes les options dessinées par les Saoudiens. L’offensive diplomatique punitive organisée par l’Arabie a trouvé une conjoncture favorable après des années de rapports difficiles avec l’allié américain sous l’administration Obama.

Le réchauffement des relations avec Washington et le sentiment de puissance conféré par le renouvellement du Quincy Pact offrent à Riyad l’opportunité historique de remettre en cause l’accord de réconciliation (avril 2014) et de lancer une action musclée pour réaffirmer son leadership. Mais loin de contraindre Doha à capituler, cette stratégie qui repose sur une appréciation erronée des rapports de forces pourrait avoir des répercussions très négatives pour Riyad.

Premièrement, s’il est vrai que Salmane bénéficie du soutien total de Trump, la tonalité est différente du côté du département d’Etat et son secrétaire Rex Tillerson a immédiatement appelé les pays du Golfe à retrouver le dialogue. Malgré les déclarations incantatoires du président américain, les Etats-Unis ne peuvent concrètement entreprendre aucune action qui compromettrait leurs intérêts avec le Qatar. Au-delà de l’importance des relations économiques avec un pays qui accueille également depuis 1991 la principale base militaire américaine au Moyen-Orient, l’activisme du Qatar dans la médiation avec les groupes djihadistes reste d’une importance cruciale pour les Américains. Doha aujourd’hui accusé de financer le terrorisme et notamment d’héberger les bureaux d’une représentation des talibans depuis 2002 a justement rappelé que cette décision était prise en concertation avec les Etats-Unis qui recherchaient un intermédiaire dans les négociations.

Deuxièmement, alors que les Saoudiens espéraient une condamnation plus ferme du Qatar par les pays européens et un soutien plus affirmé à leur position, ceux-ci, par la voix de Merkel, ont essentiellement appelé à une résolution de la crise avec un partenaire économique de premier plan. Mais le refus de mettre au ban le Qatar n’est pas étranger aux liens qu’entretient Doha avec les services occidentaux dans le contexte global de la lutte contre le terrorisme et le crédit accordé à la médiation qatarie avec les groupes djihadistes.

Enfin, cette crise du Golfe risque d’entraîner une recomposition régionale qui met à mal l’opposition traditionnelle entre front sunnite et chiite. Ouvrant la voie à une intervention plus grande de la Turquie et de l’Iran avec des possibilités de convergence notamment sur le dossier syrien, elle a d’ores et déjà permis un renforcement accru des relations de l’Iran et du Hezbollah avec le Hamas. Quelle que soit l’issue encore incertaine de la confrontation entre Qataris et Saoudiens, les développements régionaux à venir risquent fortement de contrarier les desseins de Riyad.

 
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