Plus de trois millions de libanais sont appelés aujourd’hui aux urnes

Une élection sur fond d’incertitudes

El Watan, 7 juin 2009

Un rien suffit pour raviver les tensions communautaires au Liban. Dans ces élections législatives, qui opposent deux blocs politiques, les électeurs devront s’évertuer à ne pas réveiller les vieux démons.


Les Libanais iront aux urnes aujourd’hui pour choisir entre le bleu représentant le parti du futur, l’orange pour le parti du changement de Michel Aoun, et jaune pour le Hezbollah, parti de Dieu. Le Liban n’est pas seulement le pays de Faïrouz et de Khalil Gibran. Ce n’est pas juste un petit pays méditerranéen d’à peine 4 millions d’habitants. C’est surtout une démocratie bien singulière, basée sur un système complexe de quotas pour les 17 factions officielles dans un Parlement comprenant 128 députés. C’est le seul pays où il existe le plus de manuels scolaires d’histoire représentant les différents clans et plusieurs points de vue. C’est un pays connu pour être la caisse de résonance de tous les maux du Moyen-Orient. La donne politique a pris un nouveau virage après l’assassinat de Rafik Hariri. Le Liban s’est transformé en un grand ring dans lequel s’affrontent les pro-syriens et les anti-syriens. Dans ces élections encore, ce sont ces deux camps qui s’opposent : d’un côté la coalition du 14 mars composée de Saâd Hariri et son courant d’El Moustaqbal (considéré comme pro-occidental), Walid Joumblatt, le chef druze, et la droite chrétienne. De l’autre, l’Alliance du 8 mars du Hezbollah, le Courant patriotique libre (CPL) du général maronite Michel Aoun et des mouvements de résistance comme le groupe Amal. Dans ce pays considéré, par certains comme un « jouet » aux mains des puissances étrangères, les deux camps ont plusieurs sponsors. Il y aurait un bloc « américano-saoudien », et un autre « iranien » et « syrien ». Il appartiendrait ainsi aux chrétiens, partagés entre les deux camps, de dessiner le nouveau visage du Liban.

L’armée libanaise trop faible

Les chrétiens qui, à l’exemple de Michel Aoun, soutiennent le Hezbollah, motivent leur position par le fait que « jamais, le chiite n’a tourné ses armes contre eux ». Ils estiment, que l’armée libanaise, trop faible, ne pourra pas les protéger des tanks d’Israël et que même lorsqu’il a accédé au pouvoir en 2000, le Hezbollah ne leur a pas demandé d’arrêter de vendre du whisky. Il a juste exigé de ne plus l’importer d’Israël. D’autres estiment, au contraire, que le parti de Dieu est une menace pour la stabilité de ce pays déjà fragile. « Si les pro-syriens devaient l’emporter, le Liban serait livré en sous-traitance à l’axe d’acier Damas-Téhéran et, alors, bonjour l’indépendance, la souveraineté, la démocratie ou les libertés », peut-on lire dans le journal libanais L’orient le jour, proche du bloc du 14 mars. Une pétition appelant à faire barrage à l’armement du Hezbollah, a réuni les signatures de 400 intellectuels, universitaires et journalistes. « Ils nous donnent le choix entre la paix civile sous leur protection et à leurs conditions, ou la guerre civile. Il ne saurait y avoir de salut pour nous si nous cédons à un tel chantage car ce serait alors accepter la reddition face à la logique de la force et des projets aventuriers. Nous refusons de nous en remettre aux armes, car cela mènerait à la guerre civile », écrivent les rédacteurs de la pétition. Le pays du Cèdre se retrouve déchiré entre deux parties.

La situation actuelle est comme un ultime bégaiement de l’histoire : une moitié du Liban s’élève contre l’autre. Les craintes d’un nouvel affrontement fratricide sont grandes. Le président Michel Sleimane a appelé les électeurs à « se rendre aux urnes dans le calme et la responsabilité, et accepter les résultats de façon civilisée ». Dans un rapport publié le 4 juin, l’International Crisis Group estime que « dans tous les cas de figure, que la coalition dominée par le Hezbollah ou celle proche de l’Occident l’emporte, la formation d’un gouvernement viable risque d’être difficile à réaliser et exigera des compromis de la part de tous ». Et de mettre en garde : « Aujourd’hui, les postures adoptées par les deux camps indiquent une volonté d’en revenir à une politique du bord du gouffre, c’est-à-dire à des prises de position maximalistes visant à faire céder l’adversaire par un chantage sur les risques de déstabilisation du pays. » Les Libanais sont condamnés à faire des concessions. » La conséquence en est que, quelle que soit l’issue des tractations postélectorales, le mieux que l’on puisse espérer est d’éviter une nouvelle confrontation violente – même au prix d’une paralysie politique et de la reconduction de conflits sous-jacents, analyse l’International Crisis Group. La destinée du Liban ne dépend pas uniquement de ses habitants. Le pays est l’objet d’enjeux régionaux qui le dépassent largement. En plus des alliés extérieurs des deux camps (en particulier les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite, l’Egypte, la Syrie et l’Iran), d’autres parties restent actives à l’exemple de la France, la Turquie et le Qatar. « Il est certain que le sort de ce pays dépend toujours largement des turbulences extérieures. Dont l’évolution peut du reste s’appuyer sur l’exploitation classique des ressources qu’offre cet essuie-pieds commode qu’est le Liban politique », écrit, sans concession, l’Orient le jour.

Pour éviter une fin malheureuse à cette crise politique, l’International Crisis Group recommande aux forces étrangères de « s’abstenir de creuser les divisions entre les parties libanaises, en soutenant le principe d’un partage du pouvoir ». Un observateur algérien résume la situation en ces termes : « Si les élections se déroulent correctement, elles pourraient contribuer à stabiliser l’instabilité fondamentale qui est, depuis très longtemps, le lot ordinaire du Liban. » Un sondage réalisé par le journal libanais El Safir penche vers une victoire de la coalition du Hezbollah et du général Michel Aoun. Mais peu importe les résultats, l’essentiel est que les Libanais veuillent toujours vivre ensemble.


Par Amel Blidi


Le changement différé par la crise et le statu quo

Les Libanais renouvellent aujourd’hui leur Parlement. Enfin, pour ce qui est de la procédure, car pour beaucoup, ces élections législatives sont jouées d’avance, sauf peut-être pour une poignée de sièges qui pourront faire la différence et donner de ce pays une autre image.


L’accord interlibanais de 1990 qui a mis fin à quinze années de guerre civile a reconduit le fameux Pacte national de 1943, ce fameux accord non écrit qui répartit le pouvoir entre les différentes communautés. En 1990, rappelle-t-on et sans rien toucher au fond du système, le nombre de sièges au Parlement a été porté à 128, et réparti à égalité entre les deux principales communautés, 58 pour chacune d’entre elles. L’accord de Doha de mai 2008 a lui aussi mis fin à un nouveau mais bref conflit armé, tout en décidant de mettre en place une minorité de blocage. Ou encore que le futur Premier ministre sera toujours un sunnite, tandis qu’un chiite continuera à présider la Chambre des députés. C’est donc à l’intérieur de ce système que se déroulent les élections législatives au Liban depuis son indépendance en 1943. Et comme la guerre civile a provoqué des mouvements et des regroupements de populations, l’influence sur les circonscriptions est bien réelle. Il s’est même trouvé des circonscriptions où des candidats ont été plutôt désignés faute d’adversaires.

C’est pourquoi tous les analystes estiment que ces élections n’échappent pas à cette règle, et selon eux, une centaine de sièges seraient déjà pourvus, au sens où le découpage de la circonscription, le nombre des électeurs et leur appartenance confessionnelle déterminent à l’avance l’identité politique des députés qui y pourvoiront. La véritable bataille se livre donc pour 25 à 28 sièges, qui seront répartis entre les deux forces antagonistes, celles du 14 et du 8 mars, et quelques indépendants qui se rangent sous la bannière d’un centre proche du chef de l’Etat. Autant dire que la majorité qui se dessinera sera relativement étriquée et ne permettra pas vraiment à celui qui l’emportera de gouverner seul. L’enjeu sera donc cet électorat flottant qui attire l’intérêt de tous, y compris des étrangers, comme le vice-président des Etats-Unis qui a prévenu, lors d’une visite au Liban vendredi 22 mai, que l’aide américaine sera liée aux résultats du vote du 7 juin. « Les Etats-Unis détermineront leur programme d’aide en fonction de la composition et des politiques du (prochain) gouvernement », a-t-il affirmé, en référence à la possible victoire au scrutin du Hezbollah, qui est classé comme organisation terroriste par Washington. Et avant même que M. Biden foule le sol libanais, le Hezbollah a fait savoir que cette visite constitue une ingérence dans les affaires intérieures libanaises.

Le Hezbollah, une menace ?

M. Biden a clôturé sa visite à l’aéroport international de Beyrouth, où étaient exposés des équipements militaires, dont des chars, des blindés et des hélicoptères, qu’il a présentés comme faisant partie de l’aide militaire américaine au Liban depuis 2005, qui s’élève à 500 millions de dollars. Mais les Libanais eux-mêmes se montrent plus mesurés, en relativisant chacun des scénarii. « Quelle que soit la majorité, elle sera courte », prédit ainsi Paul Salem, directeur du centre Carnegie pour le Proche-Orient, basé à Beyrouth. « Le pays restera divisé presque à parts égales entre les deux camps. » Pour Abdo Raad, directeur du Centre de Beyrouth pour la recherche et l’information, « la lutte sera féroce. Mais tous les sondages donnent l’opposition gagnante d’une courte tête ». Mais plus particulièrement, précisera-t-il, quel que soit le résultat, il ne devrait pas changer la face du Liban, malgré des craintes occidentales de voir le Hezbollah remporter les élections. Pour M. Salem, un scénario possible est qu’aucune partie n’obtienne la majorité absolue, ce qui conduirait à « une coalition gouvernementale plus large, où chaque camp aurait un pouvoir de veto ». C’est pourquoi, indique-t-on dans les milieux politiques libanais, les électeurs chrétiens pourraient seuls faire la différence et donner plus de vigueur à ce nouveau jeu d’alliances inauguré par l’ancien général Michel Aoun avec son alliance stratégique avec le Hezbollah. A lui seul, ce général a frappé de caducité cette schématisation de la classe politique libanaise, selon laquelle on est pro ou anti-syrien. Lui a combattu les Syriens, c’est connu, avant d’être contraint à l’exil. Ce qui lui vaut de très sérieuses critiques de sa propre communauté. C’est pourquoi, estime-t-on encore, que c’est dans les régions chrétiennes que le jeu sera véritablement serré, les électeurs étant divisés entre les deux parties.L’autre inconnue, c’est la participation. En 2005, le nombre d’électeurs inscrits sur les listes s’élevait à 3 013 621 et 50% d’entre eux ont pris le chemin des urnes.

Cette année, on s’attend à un chiffre global presque similaire, même si le pourcentage varie d’une circonscription à l’autre. C’est dire que la mobilisation populaire est loin d’être aussi importante que celle de la classe politique. Parce que les jeux sont faits, surtout que la crise économique a fait des ravages, ils sont de plus en plus nombreux à bouder les urnes. Mais cette fois, tous les moyens ont été déployés pour les attirer et pour les expatriés, des milliers d’entre eux ont été acheminés aux frais des partis politiques. Une nouveauté tout de même, c’est la première fois que des élections législatives se dérouleront en une seule journée. Mais on est loin du changement escompté et sans cesse reporté.


Par T. Hocine

 
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La guerre contre le Liban et la Palestine  
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