Slimane Hakkoum. Historien et membre de l’initiative de la charte de Berriane

«Les efforts de la société civile ont été anéantis par l’indifférence de l’Etat»

Propos recueillis par Houria Alioua, El Watan, 11 juillet 2015

Le comité des notables de Ouargla a été à l’origine de la réconciliation et de la signature de la charte de Berriane en 2008. Pourquoi n’avez-vous rien tenté pour Ghardaïa ?

A Berriane, nous avons pu intervenir à temps jusqu’à l’élaboration et la signature de la charte. Ouargla a indemnisé les familles ayant perdu des proches en payant une diya en guise de solidarité et en signe de fraternité et de bon voisinage avec le M’zab. Aujourd’hui, nous avons tenté d’en faire de même, les ibadites et les malékites étaient à l’écoute, chacun a fait son possible, mais nous avons compris, vu la tournure prise par les événements et les signaux reçus par les canaux officiels, que notre intervention n’était pas la bienvenue. Mais sans la bonne volonté de beaucoup de gens, Ghardaïa aurait brûlé.

Parce que vous considérez que Ghardaïa n’a pas brûlé malgré la tragédie actuelle ?

Nous déplorons ces morts inutiles, Allah yarhamhoum, mais le pire était à redouter après cette tuerie.
A Ouargla, nous avons créé, en 1999, un comité commun aux ibadites et malékites pour œuvrer à une paix durable. Nous prions dans les mêmes mosquées, nous assistons ensemble aux événements publics et intervenons en cas de besoin. Personnellement, je donne des conférences très appréciées dans les mosquées ibadites de Ouargla alors que je suis malékite, et nous avons des conférenciers ibadites dans notre zaouïa à Beni Thour.

La cohabitation intelligente et fraternelle a trouvé un bon terrain à Ouargla, pas à Ghardaïa. Tous les habitants de cette région sont mozabites parce qu’ils habitent le M’zab, avec en commun la géographie, l’unité nationale, l’islam et les intérêts communs.

Le M’zab n’a pas été aidé à résister aux fatwas venues du Machreq, qui ont ciblé les ibadites en tant que khawaridj, selon la doctrine wahhabite saoudienne en compétition politique et géostratégique avec le sultanat d’Oman. Les fatwas d’Ibn Baz ont fait le tour de la Toile, les agitateurs de la fitna sont allés jusqu’à sortir des livres d’histoire une fatwa d’El Badjouri, datant de 1773 et taxant les ibadites de khawaridj qu’il faut combattre par tous les moyens.

Ce genre de situation ne peut être réglé par des réunions sommaires où les gens sont filmés en train de s’embrasser sous le regard bienveillant du Premier ministre décrétant une réconciliation. Ces gens ne se disputent pas un terrain, un palmier ou une route tribale.

Vous parlez de dissuasion institutionnelle de votre démarche de conciliation au M’zab.

Notre objectif était d’exporter le modèle de Ouargla prônant le vivre-ensemble entre frères malékites et ibadites. En 2008, Yahia Fehim, l’ex-wali de Ghardaïa voyait déjà d’un mauvais œil notre intervention. Il ne voulait pas en entendre parler. C’est pourtant grâce à nous que Berriane a retrouvé la paix. Le traitement administratif, l’indifférence de l’Etat ont anéantis les efforts de la société civile.

Il nous faut des personnes imprégnées du «dossier Ghardaïa», dans ses spécificités, ses intérêts, sa composante sociale, son importance géostratégique sur l’échiquier national, que les instances sécuritaires, les services de renseignement agissent avec fermeté contre les agitateurs de la fitna.
Houria Alioua

 
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M'zab: Qui provoque les affrontements?  
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