Ghardaïa : agriculteurs et entrepreneurs impuissants face à la violence qui a mis à genou l’économie

Hadjer Guenanfa, TSA, 15 juillet 2015

Laâdhira est une zone agricole située à une dizaine de kilomètres au nord de la commune de Ghardaïa. Le lieu, en partie déserté, offre aujourd’hui un visage de désolation : de vastes champs abandonnés, des troncs d’arbres brûlés, des véhiculés calcinés, des maisons détruites et quelques écrits sur les rares murs encore debout : « Irhal ya Khawaridj », invitant les Mozabites à quitter la région.

Ici, au moins 20% des agriculteurs ont fui les violences qui secouent la vallée du M’zab depuis plus de deux ans. « Les agriculteurs sont isolés à Laâdhira. Souvent, ils ignorent ce qui se passe en ville. Alors, quand il y a un affrontement, ils sont attaqués à la sortie des champs », explique Salem, fils d’un fellah.

Destruction de biens

Son père en a fait l’amère expérience. « C’était en 2014. Mon père était dans son véhicule avec une autre personne. Ils venaient de quitter la piste quand il ont été visés par des jets de pierres », se souvient-il. Depuis, les choses ne se sont pas vraiment améliorées. En janvier dernier, c’est Aâmi (oncle) Saleh, un autre agriculteur, qui a été pris pour cible. « Quand ils ont commencé à lancer des pierres, j’ai voulu appeler la gendarmerie et puis des amis pour venir me secourir. C’était impossible. Il n’y avait pas de réseau téléphonique », explique-t-il.

Aami Saleh et d’autres agriculteurs n’ont pas accédé à leurs champs durant 25 jours, à cause des tensions et des affrontements qui risquaient d’éclater à tout moment entre eux et les habitants de la commune limitrophe de Daya, dont la majorité est issue de la communauté arabe. Pour leurs rares déplacements sur leurs terres, ils se faisaient escorter par la gendarmerie. « Nous évitons de nous rendre seuls dans nos champs au risque d’y laisser notre vie », regrette Salem.

Un courrier au commandant de la 4e région militaire

Les agriculteurs de Laâdhira ont envoyé plusieurs courriers aux autorités pour exposer leurs problèmes qui ne se résument pas seulement à la destruction de leurs biens. « On a volé à plusieurs reprises les pompes à eau qui coûtent au minimum 60 000 DA l’unité », jure Aâmi Saleh. Le père de Salem a perdu une partie de son cheptel caprin. « Ils lui ont volé une bonne partie de ses chèvres », dit Salem.

Le dernier courrier a été adressé hier lundi au commandant de la quatrième région militaire, désormais chargé de gérer la situation à Ghardaïa. « Depuis le déclenchement des événements en 2013 jusqu’à maintenant, on souffre : des incendies, des destructions, des vols, des insultes et des menaces de liquidation physique », affirment les agriculteurs.

Dans le document adressé au responsable militaire figure un tableau sur lequel les agriculteurs détaillent les faits de vol et de destruction, les noms des victimes et ceux des agresseurs avec les véhicules qu’ils ont utilisés et leurs numéros immatriculation.

Le problème entre les agriculteurs de Laâdhira, dont la majorité est mozabite, et les habitants de Daya Bendahoua ne date pas d’aujourd’hui. En 1985, l’armée était déjà intervenue après le meurtre d’un agriculteur mozabite dont le corps a été mutilé, se rappelle Salem. « On veut une solution aujourd’hui, de la sécurité », ajoute-t-il. Son ami estime qu’« on n’a pas besoin de déployer autant de gendarmes. Le problème pourrait être réglé si on condamne tous les responsables des agressions et des meurtres pour en faire un exemple ».

« Comment travailler quand on n’est pas serein ? »

Dans la zone industrielle située au sud de la ville, la situation n’est pas plus réjouissante, même si les lieux n’ont pas été touchés par les violences malgré plusieurs tentatives. « À chaque fois qu’on recevait des messages, on avertissait les services de sécurité. Beaucoup de personnes sont également restées sur place pour surveiller et protéger la zone. Mais nous ne sommes pas à l’abri de ces violences », explique Brahim Baba Ousmail, président de l’Association professionnelle des industriels de la Vallée du M’zab (APIVM). Cette dernière compte parmi ses membres des opérateurs arabes et mozabites.

Brahim Baba Ousmail est propriétaire de l’ISPG imprimerie. Ici, les employés quittent l’entreprise vers midi. « Vous savez, au Sud, on commence très tôt et on termine tôt vers midi notamment à cause de la chaleur mais aussi pour permettre aux employés de vaquer à leurs occupations », explique-t-il. Durant les derniers affrontements, son imprimerie était presque à l’arrêt.

« Les employés se sont absentés 4 ou 5 jours vu qu’ils ne pouvaient pas se déplacer », soupire Baba Ousmail. « Comment travailler quand on n’est pas serein ? ». Beaucoup de salariés de l’imprimerie ne pouvaient pas venir car ils montaient la garde chez eux pour protéger leurs familles et leurs propres biens. Autre problème auquel est confronté l’imprimeur : « Quand il y a des affrontements, ramener la matière première devient difficile. L’accès aux usines ou aux administrations aussi », souligne-t-il.
Baisse du chiffre d’affaires

L’année 2014 était particulièrement difficile pour les industriels de la région. « En 2014, toutes les usines ont déclaré un déficit. Durant la même année, la production et donc le chiffre d’affaire a baissé de 20 à 30% », affirme-t-il. Pourtant cette zone industrielle était promise à un meilleur avenir. En 1972, deux ans après son inauguration, elle obtenait le prix du premier produit à la Foire d’Alger.

Après les violences et les dégâts enregistrés, les opérateurs économiques avaient formulé des demandes. Outre la sécurité, l’installation des caméras de surveillance dans les quartiers commerciaux et une « indemnisation juste et équitable », ils avaient souhaité une exonération fiscale.

Mais ces revendications n’ont pas été prises en charge, selon un élu de l’APW. « L’économie a été presque anéantie avec tous ces magasins pillés et saccagés », assure Baba Ousmail. L’élu de l’APW évoque « près de 500 locaux détruits depuis le début des événements à Ghardaïa ».

 

 
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M'zab: Qui provoque les affrontements?  
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