Sous haute surveillance : Calme précaire dans la vallée du M'zab

par Yazid Alilat, Le Quotidien d'Oran, 12 juillet 2015

Un calme relatif enveloppait hier samedi la vallée du M'zab après plusieurs jours d'une rare violence, avec un bilan officiel effrayant de 22 morts dont beaucoup par armes à feu.

Plus, selon des sources locales. Tout paraît figé à Ghardaïa, Berriane et Guerrara, théâtres de violents affrontements communautaires entre mozabites et chaambas. Mais c'est à Guerrara que les affrontements ont été les plus effroyables, avec plusieurs morts et des dizaines de blessés, plus d'une dizaine de maisons de mozabites incendiées, des palmeraies, des édifices publics et des biens également brûlés et vandalisés. Dans la nuit de vendredi, un communiqué de la DGSN annonçait l'arrestation de 30 personnes qui faisaient l'objet de mandats de justice, dont des mandats d'arrêts. Le communiqué de la DGSN ajoute que les services de sécurité ont également saisi «des objets et outils utilisés lors des affrontements sanglants qu'a connus la wilaya de Ghardaïa récemment et qui ont fait plusieurs morts et blessés». Il s'agit, selon la même source «d'armes blanches, de projectiles en fer, d'une quantité d'essence et de bouteilles en verre utilisées pour la fabrication de cocktails Molotov». Par ailleurs, les forces de sécurité déployées à Ghardaïa, à Guerrara et à Berriane «ont intensifié leurs actions à travers un plan sécuritaire comprenant des points de contrôle fixes et des patrouilles mobiles pour l'arrestation des individus recherchés pour trouble à l'ordre public». L'annonce de ces arrestations, dont des leaders de la communauté mozabite, intervient avec le retour à un calme précaire dans les trois agglomérations à majorité mozabite. Les affrontements entre les deux communautés ont, cette fois-ci, franchi un point de non-retour avec l'utilisation d'armes à feu, responsables de presque tous les décès. De dizaines de blessés sont par ailleurs dans un état grave dans les hôpitaux des trois villes, alors que des familles entières sont sans toit, après la destruction de leurs maisons, en particulier à Guerrara, d'où est partie l'étincelle de ces violences. Pour autant, la ville de Guerrara, la plus éloignée de la vallée du M'zab avec ses villes satellites (Berriane, Ghardaïa, Bounoura, Beni Izguen, Daya Ben Dahoua, Melika), a déjà connu il y a quelques années de tels débordements. Mais, sur place, l'ambiance est à la prudence, les activités commerciales étant au ralenti, avec l'absence d'attroupements et une circulation très fluide dans les Ksours. Par contre, un imposant cordon de sécurité a été déployé dans et autour des villes concernés, avec des renforts importants de la gendarmerie et de la police. La vallée du M'zab est en fait depuis mercredi dernier, jour de la réunion d'urgence présidée par Bouteflika, sous la coupe de l'armée qui supervise toutes les actions des forces de sécurité et décide de la marche à suivre en cas de reprise des affrontements. Les forces de l'ordre ayant aujourd'hui la mission principale de faire respecter l'ordre et la sécurité des biens et des personnes, d'empêcher les attroupements, d'exécuter les mandats de justice pour arrêter les auteurs présumés de ces violences.

Dépêché jeudi sur place, le Premier ministre Abdelmalek Sellal, qui avait annoncé l'émission de mandats de justice contre des individus auteurs présumés de ces troubles, avait lancé que 'nous sommes tous des Algériens et nous devons vivre ensemble dans la concorde et veiller à la fraternité et le respect d'autrui». Il a également signifié à la société civile et les responsables de la wilaya qu'il veillera à l'application des mesures prises par le chef de l'Etat 'pour restaurer la sécurité, la paix et la cohésion sociale dans la région de Ghardaïa'', avant d'annoncer que la région a été placée sous commandement de l'armée. Pour autant, personne ne sait, jusqu'à présent, quelles sont les véritables raisons de ce déchaînement de violence dans l'une des régions les plus paisibles du pays. Jusqu'à ces dernières années. De peur de réveiller les vieux démons, personne également n'ose avancer un début d'explication sur ce qui se passe dans cette vallée depuis plusieurs années. La rupture est-elle vraiment consommée entre mozabites et chaambas? L'heure est pour le moment au pansement des blessures, au déblaiement et au nettoyage des villes du M'zab.


Calme prudent à Ghardaïa : 10 000 gendarmes et policiers déployés

El Watan, 12 juillet 2014

Un profond sentiment d’injustice parcourt la vallée du M’zab. L’arrestation, jeudi soir, de Kameleddine Fekhar, l’égérie de la jeunesse autonomiste du M’zab, déchaîne les passions. Un deux poids, deux mesures et une stigmatisation de la communauté qui mettent résolument en émoi et sous haute tension toute la vallée. Ksar Ath Mlichet (Melika), vendredi, 1h du matin.

La nouvelle de l’arrestation de Fekhar, le leader autonomiste, membre de la Ligue des droits de l’homme, a déjà fait le tour des ksour. Vers 22h, dans son mossala, «sa» mosquée située en centre-ville, dans le quartier Arrai, Fekhar et 27 Mozabites, dont des partisans de son mouvement, ont été embarqués manu militari. Des témoignages font état d’une descente violente de policiers opérée vers 22h et avec tirs d’arme à feu au sein même du lieu de culte. «Ils ont emmené tous le monde, y compris un mineur», raconte un témoin.

Le dispositif policier mis en place pour son arrestation était impressionnant. Les survols des hélicoptères de police et de gendarmerie ont accompagné l’opération. Au commissariat central, Fekhar et compagnie avaient été rejoints par les membres de sa famille et ses partisans qui demandaient à le «voir». Sans succès. Concernant les motifs de l’arrestation, une source policière évoque «l’incitation à la haine raciale» et «d’anciennes affaires» restées pendantes.

Sa présentation devant le parquet devrait intervenir aujourd’hui. Figure politique diabolisée, bête noire des salafistes et des médias proche de l’appareil sécuritaire, Fekhar est le «parfait émissaire». Pour Slimane, retraité d’une banque, Fekhar «est devenu le coupable idéal qu’on charge de tous les crimes commis et non commis (…) c’est une façon de nous dire : dénoncez-vous, vous les Mozabites, dites que vous êtes les responsables de vos morts et de la destruction qu’il y a eus et on vous f…la paix».

Mohamed Tounsi du conseil des notables de Melika estime que l’arrestation de Fekhar dont «l’influence est marginale» au sein de la communauté ait des «objectifs inavoués» et va dans le sens de la provocation d’une réaction des Mozabites qui légitimerait une plus grande répression. A Hamou Mesbah, fédéral du FFS, cette arrestation et sa mise en scène inspirent de l’ironie : «C’est comme s’ils avaient capturé Al Baghdadi (calife de Daech) en personne ou Mokhtar Belmokhtar.» «C’est un militant politique, rappelle-t-il, avec qui nous ne sommes pas d’accord, un militant des droits de l’homme et qui ne s’est rendu responsable d’aucune incitation à la haine ni d’aucun crime.

Contrairement à ceux, nombreux, coupables pourtant de crimes de sang, de destructions de biens et sur lesquels l’Etat ne veut décidément pas appliquer la loi.» La politique des deux poids, deux mesures est évidente en le cas d’espèce, estime pour sa part Lalouani Slimane, élu APW : «Pourquoi les assassins des Kebayli Belhadj et autres n’ont jamais été arrêtés, alors que tout le monde connaît leur adresse, et se pavanent en toute liberté ? Pourquoi laisse-t-on des imams takfiristes, payés avec l’argent public, appeler au meurtre et à la haine raciale et dans des mosquées publiques, comme c’est le cas à Sidi Abbaz ?»

A la place du marché de Melika, le sujet défraie la chronique et meuble les conjectures. Une vague d’arrestations et interpellations à grande échelle et touchant des individus recherchés des deux communautés est en cours. L’entrée et la sortie des ksour se font systématiquement sous contrôle policier. De nouveau réarmés, les policiers passent au crible toute personne et véhicule suspects. Contrôles et fouilles systématiques au niveau des nombreux barrages installés et/ou renforcés, depuis la reprises des affrontements sanglants, lundi et mercredi derniers.

Ville garnison, Ghardaïa, – dont la sécurité relève désormais des prérogatives de l’armée, notamment du chef de la 4e Région militaire, le général Cherif Abderrezak – compte quelque 10 000 policiers et gendarmes déployés. Toutefois, aucun déploiement de militaires n’est signalé dans la région. Un calme plat règne dans les faubourgs de la médina.

A Guerrara, hier, à 7h du matin, une imposante procession funèbre parcourait, dans le calme et la discipline, les artères de la ville moribonde. Au-dessus des épaules des processionnaires, les 13 dépouilles des Mozabites, tués la semaine dernière lors d’affrontements intercommunautaires, s’en vont vers leur dernière demeure et seront ensevelies.

La 14e victime est enterrée presque à la même heure à El Atteuf, au sud de Ghardaïa. Le ksar de Tajnant, rebaptisé El Atteuf par le parti unique, le plus ancien de la vallée, avec ses 1000 ans, enregistre son premier mort. Jamais, de mémoire d’homme, la vallée du M’zab n’a eu à enterrer autant de morts ni porter de deuil à la fois. «C’est notre offrande à la patrie et nous les offrons en sacrifice à l’Algérie et à son unité», invite haut l’imam. Dans son oraison, il en appellera au président Bouteflika pour «rendre justice» et «appliquer la loi». 
Mohand Aziri

 
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M'zab: Qui provoque les affrontements?  
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