Bouteflika absent, gouvernement invisible, désordre social : L’Algérie bloquée

El Watan, 14 août 2012

Depuis les dernières élections législatives, le gouvernement s’est rarement réuni. Aucun Conseil des ministres n’a été tenu. L’opinion publique s’interroge sur les raisons de la léthargie qui frappe le pays et de l’absence prolongée et surtout inexpliquée du chef de l’Etat.

Un pays qui fonctionne avec un gouvernement bricoleur ne peut visiblement pas aller bien. Près de quatre mois après les élections législatives du 10 mai dernier, le pays navigue à vue. Le Premier ministre est toujours en place, son staff fonctionne avec six ministères vacants assurés par des intérimaires. Le chef de l’Etat, qui n’a pas fait d’apparition publique depuis un mois, n’a pas encore jugé bon de renouveler l’équipe gouvernementale, ne serait-ce que pour la forme et donner un semblant de vie à des institutions qui agonisent et ne fonctionnent plus.

On ne sait toujours pas pourquoi le président Abdelaziz Bouteflika n’a pas jugé utile de changer de gouvernement à l’issue des législatives, ou du moins annoncer le maintien de celui qui est déjà en place ? L’opinion publique s’interroge sur les raisons de la léthargie qui frappe le pays, et l’absence prolongée et surtout inexpliquée du chef de l’Etat. Où est-il passé ? Est-il malade, ou coule-t-il des vacances paisibles dans un pays européen, comme cela a été annoncé sur la Toile, laissant ses compatriotes livrés à l’informel, à l’angoisse de la flambée des prix, des coupures d’électricité et dans l’enfer de la violence urbaine. Douze ans après l’arrivée de Abdelaziz Bouteflika au palais d’El Mouradia, l’Algérie, qui a nourri tant d’espoir après avoir vaincu le terrorisme à la fin des années 1990, dérive dangereusement vers l’impasse. Certains parlent déjà de «vacance» du pouvoir. Il est inconcevable qu’un pays qui organise une élection, replonge juste après dans un terrible et inquiétant vide politique.

D’autres soutiennent que c’est la manière de faire du Président. Ce sont autant de sources d’inquiétude. Depuis les dernières élections législatives, le gouvernement s’est rarement réuni. Aucun Conseil des ministres n’a été tenu. L’activité présidentielle de ces deux derniers mois se résume en fait au très onéreux faste organisé en l’honneur du chef de l’Etat, qui n’a pas vu la nécessité de s’adresser à ses concitoyens à l’occasion de la timide célébration du 50e anniversaire de l’indépendance. Jamais l’Algérie n’a connu un tel échec. La manne pétrolière ne lui a finalement pas servi à grand-chose. Ses dépenses à l’importation ont été presque multipliées par dix. Et le niveau des exportations hors hydrocarbures ne dépasse toujours pas le seuil de deux milliards de dollars. En pareille situation, le bon sens aurait recommandé de remettre les clés de la responsabilité.

Mais la démission n’est pas dans les mœurs du pouvoir. Face à l’échec de la gouvernance, à la panne généralisée du pays, l’Exécutif semble avoir fait le choix de la fuite en avant. Plus que de la mauvaise gestion, c’est de l’irresponsabilité. Tentative a été faite de meubler le vide politique sidéral par les routinières auditions que le président Abdelaziz Bouteflika a l’habitude d’organiser à chaque mois de Ramadhan. Annoncées à plusieurs reprises, des ministres ont même confirmé avoir reçu des instructions, ces rencontres n’ont finalement pas eu lieu. Devant une opinion désabusée par tant d’incohérences et d’anomalies dans le fonctionnement des institutions, c’est le ministre de l’Intérieur, Daho Ould Kablia, qui, à l’occasion du forum du quotidien Liberté, est venu en pompier, en essayant de donner l’impression que tout marche bien. Il a fait d’ailleurs de grandes annonces : un changement complet du gouvernement et la création de grands ministères. A comprendre bien sûr qu’un énorme travail est en train d’être fait.

Mais la nomination d’un nouvel Exécutif et quand bien même la mise en place de grands départements ministériels nécessiteront-elles autant de temps et de lenteurs ? Certainement pas. Certaines sorties médiatiques pourraient avoir d’autres fonctions que celles d’informer. C’est le cas de la rumeur qui, pour calmer les esprits, a colporté qu’un nouveau staff gouvernemental devait être mis en place avant l’Aïd. Des noms ont été même avancés. Devant tant de spéculations, il y a une seule réalité implacable celle-là : le pays est à l’arrêt avec tout ce que cela comporte comme risques. 
Said Rabia


Paralysie du pays

Des partis politiques parlent de «vacance du pouvoir»

A l’unanimité, les partis politiques parlent de vide étatique depuis les législatives du 10 mai dernier. La léthargie institutionnelle a forcé également les associations nationales à se mettre entre parenthèses durant ce Ramadhan. Réactions.

Les élections législatives du 10 mai ne sont qu’une illusion de plus pour maintenir le statu quo», il s’agit là d’une réflexion faite par le parti de Saïd Sadi pour justifier sa position de boycott de ce rendez-vous. Le temps a-t-il donné raison à cette formation puisque, aujourd’hui, l’Algérie vit réellement un statu quo politique ? Pour le RCD, cette situation inquiétante et d’une gravité sans précédent était prévisible. Pourquoi et comment on est arrivé à cette léthargie institutionnelle ; le RCD l’explique par l’incurie et l’incompétence du pouvoir. Un pouvoir qui affiche, de l’avis de cette formation, un mépris total face à la population. «On est tombé en déliquescence totale.

Un président qui ne se manifeste pas et trouve normal qu’un gouvernement fonctionne avec des ministres par intérim illustre le mépris qu’affiche à l’égard de son peuple le pouvoir qui se succède à lui-même depuis l’indépendance à la tête de ce pays», déplore Hakim Saheb, rappelant au passage que le RCD avait anticipé sur cette situation de vacance du pouvoir. Au lendemain des élections législatives, le pays est carrément en «panne». La formation de Saïd Sadi est, en outre, persuadée que le retard accusé dans la nomination d’un gouvernement trouve ses origines dans les luttes intestines qui existent au sein du sérail, d’où l’absence de consensus autour de la composante du gouvernement. Le RCD pense que nos institutions sont artificielles et les véritables décisions sont prises ailleurs. «Comment permettre la vacance d’un département ministériel pendant plus de trois mois ?

Pourquoi la désignation de ministres, si tout fonctionne sans ministre ?», s’interroge le RCD, qui qualifie le pouvoir de secte prônant l’autoritarisme. De son côté, le MSP, qui a basculé récemment dans l’opposition, ne mâche pas ses mots. Abderrezak Mokri, membre influent du MSP, parle d’une crise sans précédent. Une crise aggravée par les résultats des élections législatives du 10 mai dernier. Pour lui, un pouvoir qui peine à former un gouvernement est un signal grave : «Il y a une cristallisation totale de la vie politique.» «Le système politique est défaillant et la responsabilité incombe aux dirigeants qui ne se soucient guère des préoccupations du peuple», explique M. Mokri. Notre interlocuteur persiste et signe que les élections législatives ont été entachées d’irrégularités. En somme, de l’avis de M. Mokri, il y a eu une fraude dont les conséquences sont visibles aujourd’hui.

Comment ? Pour le MSP, la logique veut que le président puise de la majorité pour composer un gouvernement, mais vu qu’il n’a pas encore formé le gouvernement, cela prouve qu’il a des difficultés à trouver des hommes compétents au sein de cette majorité composée du FLN et du RND. «Pour former un gouvernement, le Président, à qui échoie cette prérogative, doit se concerter avec les partis concernés. Mais si dans les partis majoritaires ne se trouvent pas les compétences requises, pourquoi alors opérer une fraude en leur faveur ?», s’est interrogé M. Mokri. Celui-ci pense que gouverner, c’est prévoir, malheureusement, en Algérie, on navigue à vue. Le Parti des travailleurs affiche également son inquiétude par rapport à ce statu quo. Louisa Hanoune évoque une rentrée universitaire compromise et une rentrée sociale explosive avec la cherté de la vie... Le PT s’inscrit, certes, dans l’après-législatives et sa lecture de cette période n’est pas empreinte d’optimisme.

Djelloul Djoudi confirme l’existence d’une vacance au sein du pouvoir et craint pour l’intégrité du pays. Sans avoir digéré le «hold-up électoral» dont il a été victime, le PT considère que la situation de statu quo que vit notre pays est la résultante de la fraude enregistrée lors des élections législatives. «Les législatives ont été biaisées et la fabrication des résultats donnant pour gagnants le FLN et le RND a mené vers la gouvernance par intérim, d’où la paralysie du pays», note Djelloul Djoudi qui conforte les dires affirmant que dans des situations normales, le gouvernement est installé quelques jours après l’annonce des résultats d’une élection et un plan d’action approuvé par l’Assemblée est mis en œuvre. «Aujourd’hui, nous constatons un blocage. Il y a des émeutes en raison du problème d’électricité, de cherté de la vie, une rentrée sociale qui s’annonce difficile et le pouvoir ne dit pas un mot», déplore-t-il.

A la question de savoir pourquoi ce silence du Président, notre interlocuteur se contentera de répondre qu’effectivement, le président de la République a les prérogatives de nommer un gouvernement et de prendre des décisions en vue de sortir le pays de cette impasse. Certains partis politiques refusent d’être alarmistes, mais tirent la sonnette d’alarme, mettant en garde contre l’absence manifeste d’autorité.
Nabila Amir

 
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