Le secteur travaille avec des données vieilles de 16 ans

Le troisième recensement général agricole en attente

El Watan, 17 juillet 2017

L’actualisation des données du secteur agricole se fait toujours attendre. Seize ans sont passés depuis le dernier Recensement général agricole (RGA) sans que la troisième opération du genre ne soit lancée.

Elle était pourtant prévue en 2012. Mais c’est toujours l’attente pour un projet qui devait être mené avec l’appui de l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Un projet qui devait également répondre aux attentes des décideurs, d’un côté, et des investisseurs, de l’autre, en leur fournissant une base de données sur un secteur qui a connu de nombreuses mutations depuis 2011, notamment depuis l’application de la nouvelle loi sur les concessions des terres agricoles relevant du domaine privé de l’Etat.

Initialement, l’évaluation de la mise en œuvre de cette opération qui devait être menée sur le terrain par 8000 enquêteurs était d’un milliard de dinars. Finalement, l’information statistique nécessaire pour un secteur qui figure parmi les axes prioritaires du nouveau plan pour la croissance économique semble remise aux calendes grecques.

Ce qui fait que le secteur continue à travailler sur la base de vieilles données de près de deux décennies, alors que théoriquement ce recensement devrait être fait tous les dix ans. Si ce cheminement avait été suivi, les responsables du secteur seraient en voie de préparer la quatrième opération pour 2021. Pour rappel, cinq ministres (Saïd Barkat, Rachid Benaïssa, Abdelwahab Nouri, Sid Ahmed Ferroukhi et Abdesselam Chelghoum) se sont succédé à la tête du secteur depuis le recensement de 2001, fait à l’ère de Barkat. Aussi, depuis 2010, les sorties autour de ce dossier n’ont pas manqué sans que le projet ne soit effectivement relancé.

Pour le deuxième RGA, il a fallu attendre 28 ans après le premier qui remontait à 1973. Combien de temps encore faudra-t-il encore attendre avant de passer au troisième pour actualiser les données d’un secteur qui a connu d’importants bouleversements ? La question reste posée. Idem pour les résultats du recensement national des terres agricoles non exploitées, à l’issue duquel des mesures seront prises à l’encontre de ceux qui ont bénéficié de concessions pour la mise en valeur les terres sans le faire.

«Ceux qui n’ont pas procédé à la mise en valeur des terres dont ils ont bénéficié seront déchus de leurs droits et les terres seront récupérées et attribuées à d’autres demandeurs, conformément à la réglementation en vigueur», a expliqué le ministre de l’Agriculture, du développement rural et de la Pêche sortant, Abdesselam Chelghoum lors d’une sortie médiatique annonçant dans le même sillage un plan global de réhabilitation du foncier agricole. A ce titre, il faut rappeler que 48% des terres agricoles du pays sont inexploitées. Il reste à savoir ce que fera le nouveau responsable du secteur, Abdelkader Bouazghi, qui a dévoilé tout récemment son programme sans aborder ce point. 

S. I.


Ahmed ALI Abdelmalek. Consultant spécialiste en droit foncier

«Il faut en finir avec l’improvisation»

- En 2001, le ministère de l’Agriculture a réalisé un recensement général de l’agriculture. Dix-sept ans après, il semble que les informations recueillies au cours de ce recensement sont largement dépassées ?

Effectivement, en 2001 le ministère de l’agriculture a réalisé le Recensement général de l’agriculture (RGA) pour faire face au manque de données statistiques liées à l‘exploitation agricole et à son environnement. Théoriquement et comme le recommande l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), un recensement est actualisé tous les dix ans ; ainsi, un nouveau recensement devrait être réalisé en 2011 pour actualiser les données de 2001. Cette actualisation est plus que nécessaire au regard des transformations intervenues dans le secteur agricole en général et de l’exploitation agricole en particulier, notamment dans le cadre du Plan national de développement agricole et rural.

De nouvelles exploitations ont été créées, d’autres ont disparu, des exploitants sont décédés, de nouveaux exploitants ont bénéficié de concessions, le machinisme agricole s’est développé, de nouvelles terres ont bénéficié de l’irrigation, ont utilisé davantage d’intrants, l’agriculture saharienne s’est imposée, des terres à vocation agricole ont été affectées à l’urbanisation, à l’extension des infrastructures industrielles ou aux moyens de communication.

Les statuts fonciers liés aux nouveaux modes d’exploitation ainsi qu’au fonctionnement d’un marché foncier très actif à modifié l’état des structures agraires ces deux dernières décennies. Des infrastructures de froid et de production animale ont été réalisées grâce aux aides publiques, les effectifs des cheptels ovin, bovin, caprin et camelin se sont développés.

De nouveaux exploitants dotés de caractéristiques différentes ont fait leur entrée dans le secteur... Tous ces éléments ont modifié sans aucun doute les données recueillies lors du dernier RGA ; l’agriculture algérienne n’est plus celle de 2001. Planifier, prendre des décisions, négocier au niveau international à partir de données largement dépassées ne profite guère à notre économie. C’est pour ces raisons qu’il est impératif de mettre à jour le plus tôt possible les statistiques agricoles.

- Comment expliquer un tel retard ?

Tout avait bien commencé en 2010. Le ministère de l’agriculture et du développement rural avait engagé tous les préparatifs pour permettre le lancement de l’opération en 2011, ou au plus tard en 2012. Dans cette perspective, le Bureau national des études pour le développement rural (BNEDER) avait été désigné pour piloter l’opération. Dans ce cadre, de nombreuses actions avaient été réalisées : l’autorisation de programme avait été inscrite au ministère des Finances, la fiche technique du projet avait été arrêtée, le questionnaire validé et testé, les superviseurs et contrôleurs de l’enquête test formés.

Je rappelle que le décret portant organisation du RGA et l’arrêté portant désignation des membres du comité opérationnel avaient été publiés au Journal officiel, (JO du 13 décembre 2011 et du 17 février 2013). La FAO avait accompagné ce processus pour une assistance technique. Ledit recensement était prévu en deux phases : une première, exhaustive, devait constituer le fichier de référence de l’ensemble des exploitations, et une deuxième phase, dite modulaire, devait cibler 4 à 5 filières-clés, à l’image de la céréaliculture et de la pomme de terre.

Les raisons du retard sont multiples, et à ce niveau nous ne pouvons expliquer pour notre part ce retard que par des contraintes budgétaires, la mauvaise appréciation de l’importance du RGA par les pouvoirs publics, et sans doute le changement de ministre intervenu en septembre 2013. Quelle que soit la raison, rien ne peut justifier aujourd’hui un retard préjudiciable à la mise en œuvre des politiques agricoles, car le RGA est une nécessité incontournable dans la prise de décision publique.

- Justement, quelle importance pour le RGA ?

Vous savez que les discours politiques et économiques de ces dernières années s’articulent tous autour des objectifs de développer l’agriculture, d’asseoir les bases de la sécurité alimentaire pour nourrir la population et permettre à l’agriculture de compléter, voire de se substituer aux hydrocarbures dans la balance commerciale du pays.

Il est indéniable que ces nobles objectifs ne peuvent être atteints que si l’on dispose de données statistiques fiables et actualisées à travers justement la réalisation du RGA, sinon comment construire des projets et des stratégies de développement ? C’est pour cela que la réalisation du RGA est une priorité absolue pour les pouvoirs publics.

Il faut rappeler que le décret portant Recensement général de l’agriculture, en son article 2, a fixé les objectifs d’une telle opération. 1)- recenser l’ensemble des exploitants et des exploitations agricoles, ainsi que l’ensemble des activités connexes ; 2)- actualiser sur l’ensemble du territoire national les données liées aux structures agraires et à la population agricole ; 3)- mettre en place les bases d’un système intégré de statistiques générales sur l’agriculture ; 4)- disposer de bases de sondages nécessaires à la réalisation d’enquêtes spécifiques par domaine d’activité.

Pour éviter toute confusion, il ne s’agit pas de recenser uniquement les surfaces agricoles mais aussi toutes les exploitations et exploitants agricoles, le statut juridique, la taille des exploitations, l’occupation du sol et les cultures pratiquées, l’irrigation, les cheptels, le machinisme, l’usage des intrants, l’état des infrastructures, l’emploi permanent et saisonnier, l’âge des exploitants, leurs qualifications et niveau d’instruction, le recours au crédit, les assurances économiques et sociales, etc.

Les données du RGA doivent normalement servir à la préparation de la décision à tous les niveaux ; d’abord aux collectivités territoriales que sont la commune et la wilaya, ensuite aux départements ministériels, notamment l’agriculture et le développement rural, celui des ressources en eau, de l’aménagement du territoire, les finances.

Le RGA doit être mis au service des chambres consulaires et de la profession agricole : il servira de base aux études et recherches conduites par les experts et universitaires, et pourquoi pas aux médias qui disposeront de données pour mieux exercer leur profession et éclairer le public. Ce sont les résultats des recensements qui permettent d’asseoir des bases de données statistiques fiables ; ce sont également les statistiques qui aident à évaluer le niveau de développement d’un pays.

Ce sont les statistiques issues des recensements et des autres enquêtes qui permettent de gérer, administrer et orienter l’économie d’un pays. Les pays développés n’administrent pas leurs économies sur des approximations. Une grande personnalité historique avait dit : «Planifier, c’est remplacer le hasard par l’erreur». qu’en est-il lorsqu’on se fie systématiquement au hasard ? De nombreux pays africains se sont mis à développer des systèmes d’information issus des recensements, notamment dans l’agriculture, et ce, grâce aux efforts déployés par la FAO et à l’intérêt accordé par les pouvoirs publics de ces pays.

Imaginons un seul instant l’absence d’un recensement général de la population et quelles conséquences cela aurait sur le mode de peuplement, l’habitat et autres dynamiques territoriales qui touchent à ces aspects... Les statistiques doivent être produites à partir d’enquêtes régulièrement organisées sur la base d’échantillonnages conformément aux normes établies mondialement en la matière. Il faut rappeler que depuis les années soixante et jusqu’à un passé récent, le secteur agricole était réputé être un grand producteur de statistiques.

Les chercheurs, universitaires étudiants et professionnels regrettent certainement l’absence des séries statistiques A, B, C, E, qui ornaient les rayons des bibliothèques, ou encore les rapports annuels qui s’appuyaient sur les évolutions des nombreux indicateurs utilisés au niveau mondial. Je rappelle que l’Algérie a été le premier pays africain en 2001 à réaliser un Recensement général exhaustif, c’est-à-dire ayant touché l’ensemble des agriculteurs et éleveurs du pays, à l’inverse des autres pays qui ont réalisé leurs recensements par sondage et échantillonnage.

Malheureusement, cette situation ne se limite pas uniquement au secteur agricole puisque de nombreux secteurs ne produisent que des statistiques administratives, le plus souvent dans les bureaux, sans enquêtes et qui manquent beaucoup de fiabilité. Saluons au passage l’Office national des statistiques (ONS) qui continue à produire des statistiques de qualité sur la base de son programme d’enquêtes, notamment grâce à la régularité de réalisation du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH).

- Dans les conditions actuelles de restrictions budgétaires, la réalisation du RGA, qui nécessitera une enveloppe financière importante, sera-t-elle possible ?

Il est vrai que, théoriquement, la réalisation d’un recensement général est une opération très lourde qui nécessite des moyens humains, matériels et financiers importants ainsi qu’un savoir-faire technique répondant aux normes mondiales. Devant la nécessité de réaliser cet important travail, je suis persuadé qu’avec peu de moyens, le BNEDER disposant de l’expérience managériale avec les centaines d’ingénieurs et techniciens ayant participé au dernier recensement, encore en fonction au niveau de l’administration agricole, centrale et déconcentrée, sauront sans aucun doute relever le défi s’ils étaient appelés à mener cette importante mission. Il s’agira tout simplement d’étendre la période de réalisation du recensement, et en confiant la mission aux délégués communaux et subdivisionnaires de l’agriculture au niveau des daïras (qui connaissent mieux que quiconque le terrain), sous la conduite du BNEDER et de la direction chargée des statiques au niveau du ministère.

Des moyens matériels disponibles au niveau des Directions des services agricoles (DSA) des wilayas et d’autres structures de l’agriculture pourront être affectés à titre temporaire à l’opération. L’Office national des statistiques (ONS), en tant qu’autorité technique nationale et l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), en tant qu’autorité technique mondiale, devront naturellement s’impliquer dans le suivi et la validation des résultats.

- Quid de l’utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication ?

L’utilisation du numérique est justement une aubaine pour venir au secours du déficit de moyens. En effet, il est recommandé d’utiliser les Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) comme le font de nombreux pays qui réalisent les enquêtes statistiques et les recensements par le biais d’internet. En Algérie, hormis les ministères de l’Intérieur et celui de la Justice, il faut déplorer les faiblesses dans le bon usage des nouvelles technologies de l’information et de la communication dans la plupart des administrations et organismes publics.

Les producteurs et les utilisateurs de l’information statistique ne profitent pas des bienfaits du numérique ; cette faiblesse nous est constamment rappelée lors de la consultation des sites web qui sont le plus souvent réduits à des pages web retraçant en partie l’activité des ministres.

Il faut rappeler que le ministère de l’Agriculture avait déployé un programme ambitieux dans le domaine de l’utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication ; ceci à travers, d’abord, la mise en place, dès 2001, d’un réseau «intranet», reliant l’ensemble des structures de l’administration agricole du pays, contenant diverses bases et banques de données.

A partir de 2006, le ministre en charge du développement rural avait mis en place un système national d’aide à la décision pour le développement rural (SNADR), alimenté par un système d’information du programme de soutien au renouveau rural (SIPSRR) pour le suivi des indicateurs de la stratégie de développement rural.

Pour tous ces systèmes, la collecte de l’information se fait au niveau communal, agrégée au niveau wilayal pour permettre des synthèses aux niveaux régional et national. Il est fortement souhaitable que le gouvernement Tebboune s’intéresse à la nécessité de réaliser un recensement général de l’agriculture dans des délais rapprochés. Il faut en finir avec l’improvisation, c’est vital pour l’économie agricole.
Samira Imadalou

 
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