L’entrevue du premier ministre avec Édouard Philippe a provoqué une féroce levée de boucliers

Guerre ouverte contre Tebboune

Liberté, 9 août 2017

Dans les chancelleries, c’est la mobilisation des “radars” pour essayer de capter les signaux à même de permettre de décoder une situation qui prête à inquiétude.

La rencontre, lundi, à Paris, entre le Premier ministre algérien, Abdelmadjid Tebboune, et son homologue français, Édouard Philippe, focalise tout l’intérêt des observateurs politiques, des analystes et des médias. L’entrevue, intervenue hors agenda officiel de Tebboune et à un moment de grandes tensions à Alger, est tout sauf un rendez-vous banal. Elle trahit, à travers les réactions qu’elle a suscitées, pour le moins qu’on puisse noter, l’existence de tiraillements plus ou moins violents au sommet de l’État.
Sinon, il transparaît comme un affrontement entre deux forces qui tentent de se neutraliser l’une l’autre. L’une, la plus visible, s’organise autour du Premier ministre qui a soutenu devant le Parlement qu’il a pour mission de séparer l’argent de la politique. Une feuille de route avalisée, avait-il précisé, par le président de la République. L’autre, dont on ne voit que les éléments agissants, est celle qui associe le patron du groupe ETRHB Haddad, le président du Forum des chefs d’entreprise (FCE), Ali Haddad, le frère conseiller du chef de l’État, Saïd Bouteflika, et, accessoirement, le secrétaire général de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), Abdelmadjid Sidi-Saïd. L’opposition entre ces deux forces est si intense qu’elle n’a pu s’éviter un étalage sur la place publique.

Retour de flamme

Tout, en effet, dans ce qu’entreprend le Premier ministre est prétexte à estocade à son encontre. Sa rencontre avec son homologue français n’y échappe pas. Lundi, alors que la rencontre venait à peine de s’achever, une télévision, Ennahar TV, réputée entretenir une proximité avec Saïd Bouteflika, diffusait l’information, appuyée d’une assertion qui voudrait que la désormais fameuse entrevue de Matignon n’avait pas eu l’aval du chef de l’État. Ce qui veut dire qu’Abdelmadjid Tebboune prenait des initiatives sans l’aval de Bouteflika. La suggestion qui vient en filigrane est que si la rencontre a lieu à l’insu du chef de l’État, les autres décisions que le Premier ministre a prises auparavant le seraient tout aussi.
C’est assurément ces insinuations, pour ne pas dire accusations, qui ont fait réagir les services du Premier ministère qui, dans un communiqué concis, diffusé dans l’après-midi de lundi, informaient de la rencontre entre Abdelmadjid Tebboune, parti passé des vacances en France, et édouard Philippe. “Durant son escale à Paris, le Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, a été convié par son homologue français, édouard Philippe, à une rencontre informelle à l’hôtel Matignon”, notait le communiqué répercuté par l’agence de presse APS. Le communiqué vaut démenti officiel de l’assertion qui voulait faire accroire à une rencontre clandestine. Mais la communication, tardive, il faut le dire, des services du Premier ministère, ne dissuade pas les adversaires d’Abdelmadjid Tebboune qui, visiblement, sont farouchement décidés à en découdre. Leur détermination, leur puissance aussi, apparaissent à travers le traitement réservé par les médias audiovisuels au communiqué du Premier ministère, une des plus importantes institutions de la République.
La télévision et les radios publiques ont carrément zappé l’information dans leurs principaux journaux télévisés et parlés. Un passage sous silence qui ne peut qu’être ordonné d’“en haut”. Car, c’est un secret de Polichinelle, la gestion politique des médias lourds, notamment la télévision publique, relève, si ce n’est du chef de l’État lui-même, de sa sphère immédiate. D’anciens ministres de la Communication ont avoué, une fois hors orbite gouvernementale, n’avoir pas eu de prise sur la télé et les radios.

Qui des protagonistes agit au nom de Bouteflika ?

C’est tout le paradoxe de la situation : autant le Premier ministre que ses adversaires disent agir pour le compte du chef de l’État. Abdelmadjid Tebboune affirme suivre la feuille de route tracée par Bouteflika. Ses adversaires déclarent, eux, être les plus loyaux envers le Président dont ils ont soutenu la candidature. Ils l’ont répété plus d’une fois, depuis le fameux épisode de l’École supérieure de la sécurité sociale où le président du FCE était déclaré indésirable à la cérémonie que devait présider le Premier ministre.
La réaction du “patron des patrons” était de convoquer, avec l’aide du SG de l’UGTA, un conclave des signataires du pacte national économique pour la croissance. Une rencontre sanctionnée par une dénonciation du geste de Tebboune envers Haddad mais aussi par un rappel de l’adhésion au programme de Bouteflika. Les conclavistes ont pernicieusement travaillé à distinguer entre le chef de l’État et son Premier ministre. Les choses cependant n’en restèrent pas là. Le Premier ministre devait, quelques jours plus tard, tenter de calmer le jeu, en invitant les mêmes signataires du pacte national économique pour la croissance à une réunion préparatoire de la tripartite.
C’est Tebboune qui, ce jour-là, en maître de céans, a le plus parlé. Le président du HCE a gardé le silence. Et alors que d’aucuns croyaient la hache de guerre enterrée, voilà que, moins d’une heure après la réunion, à l’enterrement de l’ancien chef de gouvernement, Rédha Malek, au cimetière d’El-Alia, une mise en scène vient rappeler que l’incident de l’École supérieure de la sécurité sociale est loin d’être clos, surtout que le président du FCE et le SG de l’UGTA avaient toujours leur place dans la proche proximité du pouvoir. Cette mise en scène, qui avait pour but de délivrer un message, a impliqué Saïd Bouteflika qui a donné l’accolade à Haddad sous le crépitement des appareils photo et des zooms des caméras mais qui, mieux encore, lui a offert de le raccompagner dans le véhicule de la présidence de la République.
Largement commenté, cet épisode montrait clairement que le patron de l’ETRHB Haddad avait le soutien de Saïd Bouteflika qui, dans ce conflit, a pris publiquement position contre le Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune. Ragaillardi, du moins rassuré par ce positionnement du frère cadet du Président, Ali Haddad osera la bravade contre Tebboune. Dans une publicité insérée dans certains journaux, il a dénoncé une cabale politique contre sa personne, laquelle, selon lui, avait commencé en 2014 déjà, lorsqu’il a soutenu la candidature de Bouteflika. Les rédacteurs de la publicité en question ont mentionné, délibérément, c’est sûr, l’existence d’un lien entre l’engagement de Haddad avec Bouteflika et les attaques qui le visent aujourd’hui. L’association de l’image de Saïd, le frère du Président, suggère l’idée que c’est le Premier ministre qui manque de discipline politique.

Et le Président dans tout cela ?

Avec les prolongements que connaît “l’incident” entre le Premier ministre et le président du FCE, c’est l’image du pays qui en prend un coup. Dans les chancelleries, c’est la mobilisation générale des “radars” pour essayer de capter les signaux à même de permettre de décoder une situation qui prête à inquiétude. Les diplomates en poste à Alger peinent à comprendre que la situation politique puisse s’enliser de la sorte sans que le chef de l’État intervienne pour mettre de l’ordre, arbitrer entre les protagonistes. À plus forte raison, quand les résistances à la feuille de route politique du Premier ministre prennent les allures d’une guerre ouverte qui se traduit, pour le moment, par un acharnement médiatique sans précédent contre Tebboune, un Premier ministre désormais dans l’œil du cyclone. Et qui, depuis avant-hier, se trouve soumis à une terrible pression.
Des allégations selon lesquelles Bouteflika aurait recadré son Premier ministre ont circulé hier. Mais aucune confirmation officielle de ce recadrage supposé dont on n’a d’ailleurs pas souligné la manière avec laquelle il a été opéré, Tebboune se trouvant, jusqu’à preuve du contraire, toujours en vacances à Nice.

Sofiane Aït Iflis


Le Premier ministre sous le feu des critiques

Qui veut abattre Tebboune ?

El Watan, 9 août 2017

Le Premier ministre fait l’objet depuis quelques jours d’une campagne féroce menée, notamment, à travers les médias. La confusion reste totale d’autant qu’aucune voix officielle ne vient mettre un terme aux spéculations.

Inédite confusion au sommet de l’Etat. Jamais un Premier ministre n’a été soumis à des attaques aussi violentes que celles que connaît depuis quelques jours Abdelmadjid Tebboune. Elles sont aussi étonnantes que déroutantes, d’autant qu’elles proviennent des cercles du pouvoir et leurs relais. Distillées de manières informelles et clandestines, ces attaques visent à jeter la suspicion sur l’action du Premier ministre pour le pousser dans ses derniers retranchements. Au mieux, le contraindre à reculer, à abandonner, au pire le pousser à jeter l’éponge.

Tenue en haleine, l’opinion publique s’interroge et se demande quelle va être l’issue de ce bras de fer violent. Abdelmadjid Tebboune, qui a pris l’engagement public et devant la représentation nationale de «séparer» les forces mercantiles du politique, pourra-t-il résister à la bourrasque qui s’abat sur lui ? Pour le moment, il affiche une attitude sereine. Il tient face à la tempête. Mais jusqu’à quand ? Dispose-t-il du soutien nécessaire au sein des appareils de l’Etat, lui qui assurait que la politique qu’il mène «découlait directement d’une feuille de route fixée par le chef de l’Etat».

D’évidence, il n’entend pas reculer. Ce qui explique vraisemblablement l’escalade dans les attaques qu’il essuie. Une campagne politico-médiatique systématique, instrumentée pour abattre cet homme qui aurait «l’audace» de déranger d’énormes intérêts, de mettre la main sur des dossiers gênants et mettant en cause des intérêts de groupes économiques influents en collusion douteuse avec les centres de décision politique.

Dès sa prise de fonction, le patron du palais Docteur Saâdane s’est employé à redéfinir les frontières entre l’Etat et ses partenaires économiques et sociaux. Une démarche qui devrait passer nécessairement par redonner de l’autorité aux institutions de surcroît affaiblies, reprendre le contrôle sur les politiques publiques et permettre à l’Etat de redevenir l’acteur central dans le jeu politique. Une tâche aussi complexe que dure à mener dans un contexte politique marqué par la prééminence de l’informel.

Trois principaux dossiers auxquels le Premier ministre s’est attaqué et qui ont vite fait réagir des groupes influents, certains visibles incarnés par le Forum des chefs d’entreprise, et d’autres tapis dans l’ombre du «palais» : le foncier industriel et agricole, les licences d’importation et les crédits bancaires. Arrivant au palais du gouvernement, le Premier ministre découvre l’ampleur du siphonage des capitaux publics par une minorité d’hommes d’affaires pendant que la majorité des Algériens est promise à l’austérité annoncée. Chargé de mettre de l’ordre dans la «maison», Abdelmadjid Tebboune savait qu’il allait être confronté à une résistance qui viendrait de l’intérieur.

Il prend le risque de s’exposer à une contre-offensive menée par le patronat privé et le syndicat officiel coalisés. Son autorité est défiée, mais il ne cède pas, même s’il est poussé à «calmer» les tensions au risque de provoquer une déflagration. Le pouvoir ne peut s’autoriser le luxe d’une crise interne dans un moment politique extrêmement sensible et à la veille d’une échéance politique à laquelle il ne s’est pas encore préparé.

Après les répliques aux mises en demeure du président du FCE, Ali Haddad, qui en réalité confirme le rôle politique du patron du groupe ETRHB que conteste justement le numéro deux de l’Exécutif, vient un curieux message attribué au chef de l’Etat distillé de façon informelle — une fois de plus — par voie médiatique, qui sème le doute et la confusion. Se trouvant en vacances à l’étranger, le Premier ministre aurait été destinataire d’une «mise en garde» présidentielle. C’est tout de même curieux pour le fonctionnement d’un Etat et à ce niveau de responsabilité.

Ni les services du Premier ministère ni ceux de la Présidence ne confirment ni infirment l’existence d’une correspondance recadrant le Premier ministre. Par ailleurs, des sources concordantes assurent que «le chef de cabinet de la présidence de la République, Ahmed Ouyahia, aurait ‘‘instruit’’ le Premier ministre, depuis quelques jours déjà, de mettre un terme à la situation née des décisions du gouvernement» ! Difficile à vérifier.

Ce qui est certain par contre est qu’entre Ahmed Ouyahia et Abdelmadjid Tebboune le courant ne passe pas depuis longtemps. Les deux hommes n’ont jamais fait bon ménage. Une guerre larvée oppose les deux responsables qui remonte à la surface au lendemain des élections législatives. Le secrétaire général du RND n’aurait pas «apprécié» la nomination de l’ex-ministre de l’Habitat à la tête du gouvernement.

Une tâche complexe

En colère, M. Ouyahia n’a pas non plus vu d’un bon œil le choix de l’équipe gouvernementale dans laquelle ses «hommes de confiance» ne figurent pas. Mais, les divergences entre le Premier ministre et le chef du cabinet de la présidence de la République ne sont pas seulement d’ordre politique liées aux ambitions de l’un et de l’autre.

Elles ont à avoir avec l’action que mène M. Tebboune dans la reddition des comptes des milieux d’affaires. Ce «coup tordu», s’accompagne de la séquence soigneusement mise en évidence lors des obsèques de Redha Malek, où le frère cadet du Président, Saïd Bouteflika, aux côtés de Ali Haddad et Abdelmadjid Sidi Saïd «narguant» le Premier ministre qui semble encaisser le coup.

Sujet à spéculation, l’image du «trio» a été excessivement instrumentalisée dans le but d’«assassiner» moralement Abdelmadjid Tebboune. Mais pour l’opinion, c’est l’effet inverse qui s’est produit, si vraiment c’était l’objectif rechercher, à savoir «sauver le soldat Haddad». De toute évidence, le frère cadet du Président s’est pris l’arme chimique à la figure. En somme et dans les deux cas, rien de très rassurant pour la conduites des affaires publiques.

En effet, ce clair-obscur dans lequel se livre une guerre interne au sérail ne présage rien de rassurant, du moins pour le bon fonctionnement de l’Etat qui se trouve depuis longtemps affaibli, discrédité et avili. Abdelmadjid Tebboune ne se prend pas pour «Zorro». Loin s’en faut. Il tente seulement d’assumer le rôle pour lequel il a été désigné. Il se heurte à une opposition frontale qui avance souvent à visage masqué et qui lui assène des coups de toutes parts.

Et c’est l’institution qui en prend pour son grade. Cette situation confirme la profondeur de la crise politique du pouvoir, aggravée par un quatrième mandat présidentiel problématique. Le contexte commande urgemment d’éviter au pays l’irréparable et ensuite lui donner la possibilité de se doter d’institutions solides, crédibles et justes. Sortir définitivement de l’informel, qui le prend en otage, pour parvenir à terme à un Etat de démocratie véritable. 

Hacen Ouali

 
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