L’énigme Belmokhtar et le jeu de la Mauritanie

Le Quotidien d'Oran, 13 juin 2005

Un numéro de carte grise et un camion. Les preuves contre le GSPC, notamment l’émir Mokhtar Belmokhtar, brandies par l’armée mauritanienne pour expliquer l’attaque de la caserne de Lemghity semblent bien minces. Nouakchott qui accuse le mouvement salafiste algérien, a choisi une stratégie à hauts risques pour occulter ses problèmes politiques internes.

Le porte-parole de l’état-major mauritanien, Alioune Ould Mohamed, se voulait catégorique en exhibant une carte grise immatriculée à la wilaya d’Adrar sous le n° 013229701 au nom de Ben Moktar Litimi, né en 1963, l’attribuant arbitrairement à l’émir du GSPC, Mokhtar Belmokhtar. Ce dernier, qui fait l’objet d’un mandat de recherche national et d’Interpol, est pourtant né le 1er juin 1972 et ne répond pas au nom de Litimi de par son père (Mohamed Belmokhtar), ni à celui de sa mère (Chemkha Z.). Selon des sources en contact avec sa famille, «Belmokhtar ne se trouve pas en Mauritanie actuellement» et serait même localisé dans la région de Boukhil, à Djelfa, au nord de Ghardaïa, sa région natale. Les autorités mauritaniennes annoncent également avoir abattu deux proches de Belmokhtar, à savoir Abdel Khedim qui est le principal artificier du groupe. Ce dernier est gravement atteint aux yeux des suites d’un incident de manipulation d’explosifs et traditionnellement, il ne participe pas au combat selon les Mauritaniens. Selon des sources algériennes, Abdel Khedim a été depuis longtemps un «proche lieutenant de Belmokhtar mais s’est séparé de lui dernièrement lorsque Belaouer est remonté vers le nord». Le second proche de Belmokhtar qui a été tué lors de l’accrochage est Abdel Aziz, considéré comme le «médecin chirurgien» du groupe, et appartenant à la zone 5 du GSPC (Aurès).

Sur ce plan, les affirmations mauritaniennes sont assez vagues. Accréditant la thèse du GSPC, Nouakchott veut faire prévaloir la déstabilisation dont elle fait l’objet. Si les Mauritaniens ont accusé les Libyens d’avoir financé le coup d’Etat avorté contre le président Ould Taya, ils pointent du doigt le GSPC algérien comme principale source de tension. En annonçant également un nombre d’assaillants de «150 éléments», l’armée mauritanienne accrédite la présence d’un foyer salafiste dans le nord-est dont elle était au courant depuis des mois. Or, selon d’anciens membres des phalanges de Belmokhtar, repentis, «Belmokhtar n’a aucun intérêt à attaquer les Mauritaniens d’autant plus que c’est la seule zone où les salafistes peuvent encore circuler à pied». Des sources sécuritaires algériennes nous confirmeront également que Belmokhtar est à la tête d’un groupe qui ne dépasse pas les «30 éléments» et, par conséquent, les auteurs de l’attaque de Lemghity sont cinq fois plus nombreux, ce qui suppose une forte présence d’islamistes mauritaniens.

L’hypothèse d’un groupe mauritanien armé autonome est étrangement absente des thèses officielles mauritaniennes, autant que celle des «cavaliers du changement». Depuis le coup d’Etat de 2004, le régime Ould Taya a réussi à arrêter, abattre ou traduire en justice la majorité des militaires mutins, sauf pour quelques officiers mauritaniens réfugiés dans le nord ou au Burkina Faso. Sur ce plan, les Mauritaniens n’ont pas mis en exergue le fait que la caserne de Lemghity pouvait avoir été prise par des mutins qui ont facilité l’attaque des islamistes dans une alliance logique observée depuis deux années en Mauritanie. Tous les experts militaires savent pertinemment qu’une attaque efficace et de cette envergure n’aurait pu se faire sans la complicité agissante de militaires au sein de l’enceinte. Expérience constatée en Algérie même, puisque aucune attaque d’une garnison n’aurait pu se produire sans des complicités internes de militaires acquis aux islamistes. D’autres indices troublants viennent mettre en relief la légèreté des accusations mauritaniennes. L’histoire du camion Man, avec une inscription «Ben Mokhtar» sur une portière, ressemble à une mauvaise caricature d’un crime signé. Le véhicule est un camion de contrebande et le nom de Ben Mokhtar, assez répandu dans le désert algérien, peut appartenir à une famille connue d’Adrar qui fait dans la contrebande de cigarettes. Le fait que l’armée mauritanienne étale une carte grise d’un homonyme et un véhicule «signé» est en soi peu sérieux. D’ailleurs, même les experts antiterroristes internationaux, dont le spécialiste Richard Labevière, auteur du «Dollars du Djihad», sont sceptiques sur la thèse du GSPC: «selon des témoignages locaux, les 150 assaillants parlait l’assania, l’un des dialectes du nord-est de la Mauritanie et disposaient visiblement de complicités - peut-être familiales - à l’intérieur même de la base militaire dont le PC-Radio a été immédiatement détruit. Ces assaillants ont fait main basse sur un important dépôt d’armes et auraient voulu, surtout, neutraliser un check-point militaire réputé pour pratiquer le racket sur l’ensemble des activités de la région», confie-t-il sur RFI. La thèse du modus operandi est par contre assez proche du GSPC. Certains experts algériens estiment que la présence d’anciens membres du groupe de Abderezak Al-Para et de Belmokhtar n’est pas à exclure surtout dans l’encadrement et l’entraînement des islamistes mauritaniens. Mais l’attaque en elle-même et sa signification stratégique arrange aussi bien les salafistes algériens que mauritaniens. Pour le GSPC, qui subit une importante hémorragie dans ses rangs suite aux effets de l’amnistie, puisqu’on évoque 50 repentis en 2004, et on prévoit le double pour cette année, sur un effectif qui n’excède plus les 300 éléments dont une majorité n’est «même pas armée», l’opportunité de Lemghity lui permet de sortir provisoirement la tête de l’eau. De ce fait, le double communiqué revendiquant l’attaque de Lemghity est une opération psychologique essentielle pour cimenter un groupe salafiste en pleine déliquescence dans les maquis. Pour les islamistes mauritaniens, l’attaque de Lemghity est une extraordinaire démonstration de leur capacité à frapper le régime mauritanien et son armée avec efficacité. Les salafistes qui voulaient prouver leur présence dans les villes, à travers l’organisation de manifestations dénonçant le régime autocrate d’Ould Taya et la visite du ministre israélien des Affaires étrangères, Shlomo Ben Ami, ont été laminés par une campagne de répression d’une grande brutalité. Cette attaque d’une base militaire leur donne, sur le modèle du GSPC, un levier puissant pour le recrutement et le ralliement des jeunes militants islamistes à la «lutte armée». Ainsi, la Mauritanie qui désigne un mouvement en perdition en Algérie veut certainement s’attirer la sympathie américaine et éventuellement ses crédits pour la lutte antiterroriste.

Sur ce plan, les Américains, par la voix d’un responsable de haut rang de l’Eucom, sont allés dans le même sens en indiquant que «le moment avant l’attaque, on croyait à une manipulation, que Ould Taya a créé ses propres problèmes. Cette attaque prouve que c’est un acte terroriste par un groupe international. La préoccupation de Ould Taya est vraie». Nouakchott a de ce fait gagné son pari.

Mounir B.

 
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Le GSPC attaque une base militaire en Mauritanie (QO, 06.06.05)

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