Mohammed Samraoui

Chronique des années de Sang
Algérie: comment les services secrets ont manipulé les groupes islamistes

Editions Denoel, septembre 2003

Couverture du livre
Sommaire
Introduction
Revue de presse  

Prologue

La « relation forte » entre la Sécurité militaire et la DST

Septembre 1995. Je pousse la porte d’une chambre située au premier étage d’un hôtel miteux du centre de Bonn, le Rheinallee. J’y retrouve mon ancien chef venu incognito, le général Smaïl Lamari, dit « Smaïn », numéro 2 des services secrets algériens, la fameuse Sécurité militaire (SM). Petit, le visage anguleux, des yeux noirs sous une calvitie avancée, il a l’air déterminé de celui qui a pris une grande décision. À ses côtés, mes deux prédécesseurs au poste d’attaché militaire à l’ambassade d’Algérie en Allemagne, venus eux aussi spécialement d’Alger : le colonel Rachid Laalali, dit « Attafi », et le colonel Ali Benguedda, dit « petit Smaïn ». Deux officiers des services connus pour leur dévouement au général Smaïn.

D’entrée de jeu, ce dernier me donne la clé de cette étrange réunion « clandestine » : il me demande d’organiser la liquidation physique de deux islamistes algériens réfugiés en Allemagne, Rabah Kébir et Abdelkader Sahraoui. Des figures publiques bien connues, certes opposants au régime, mais qui n’ont rien de dangereux terroristes.

Devant mon étonnement sur l’utilité d’une telle « opération », Smaïn enfonce le clou : « Il faut clouer le bec à ces salauds qui mettent l’Algérie à feu et à sang, et nous empêchent d’obtenir le soutien international. Le spectre de l’intégrisme et d’une république islamique en Algérie qui déstabiliserait le Maghreb et constituerait une base pour d’éventuelles attaques contre l’Occident ne semble pas convaincre nos partenaires européens. Il faut un événement fort pour secouer leur conscience, comme ce fut le cas avec les Français.

- Qu’arriverait-il en cas de pépin ?
- Tu ne risques rien du tout. Si on t’expulse d’ici, je te désignerai ailleurs.
- Ici, c’est un État de droit, vous n’avez aucune chance. Et en plus, vous ne pouvez pas compter, comme en France, sur vos amis de la DST ou du ministère de l’Intérieur pour vous venir en aide. Ici, il n’y a ni Pasqua, ni Bonnet, ni Pandraud ou Marchiani… »
Mon refus fera avorter l’opération. Mais il signera aussi ma rupture définitive avec les « décideurs » d’Alger, ce qui me conduira à déserter quelques mois plus tard.

Il faut dire qu’au moment même où nous tenons cette réunion à Bonn, la France est secouée depuis plusieurs semaines par une vague d’attentats islamistes, qui a déjà fait plusieurs morts et des dizaines de blessés. Et je me doute bien, même si je n’ai alors encore aucune information précise à ce sujet, que les groupes islamistes manipulés ou infiltrés de longue date par mon homologue de la Sécurité militaire à Paris, le colonel « Habib », y sont pour quelque chose…

En France, la SM est en effet une puissance, bien plus qu’en Allemagne. Elle a une longue tradition (avec l’accord tacite des gouvernements français, quelle que soit leur couleur politique) de contrôle de la communauté immigrée, notamment à travers l’Amicale des Algériens en Europe, puis à travers les dix-huit consulats implantés sur le territoire français, qui ont pour mission de quadriller l’ensemble des régions.

Sur un plan moins officiel, la Sécurité militaire a toujours pu compter sur de nombreux agents, exerçant essentiellement dans les différentes délégations d’Air Algérie, à la CNAN (Compagnie nationale algérienne de navigation, la compagnie maritime algérienne), au Centre culturel algérien à Paris, à l’APS (Algérie Presse Service, l’agence publique d’information) ou à la Mosquée de Paris… Elle s’appuie également sur un large réseau de particuliers aux professions diverses (avocats, gérants d’hôtels, de bars ou de restaurants, commerçants, consultants…). Mais aussi sur des chauffeurs de taxi dans les grandes villes françaises ou sur des « trabendistes », ces petits trafiquants qui, en contrepartie des services rendus, peuvent introduire en Algérie leurs marchandises ou des produits prohibés sans être harcelés par les services des douanes algériennes (ou en ne s’acquittant que de sommes dérisoires pour corrompre des douaniers véreux).

À partir de 1993, le nombre d’officiers et de sous-officiers du DRS et de commissaires de police présents en France peut être estimé sans risque d’erreur à au moins une centaine de personnes (effectif qui augmentera sensiblement ensuite) ; à ce chiffre, il faut ajouter plusieurs centaines d’agents et indicateurs. On a ainsi une première idée du contrôle exercé par la SM sur la communauté algérienne établie dans l’Hexagone. Et du niveau de connivence de l’État français, sans doute un des rares États au monde à s’accommoder de la présence permanente, et en nombre, d’une police étrangère sur son territoire national…

Plutôt que de connivence, il faudrait d’ailleurs parler de complicité, dont l’axe central est bien la coopération très étroite entre la SM et la DST (Direction de la surveillance du territoire), surtout depuis le milieu des années 1980, période au cours de laquelle des officiers de la SM (dont Smaïl Lamari) ont rendu de précieux services à leurs homologues français (notamment lors de l’affaire des otages français au Liban et lors des attentats de Paris en 1986). Ce qu’a d’ailleurs confirmé, en s’en félicitant, l’ancien directeur de la DST, Yves Bonnet, dans ses mémoires . Il y évoque en ces termes la « relation forte » qui unit la SM aux services français : « La France a la chance de pouvoir compter sur un tel partenaire, compétent et parfaitement au fait des réalités du Proche-Orient… Notre maître en affaires arabes, c’est l’Algérie . » Et il ajoute : « Nul n’a prévu la montée de l’islamisme, la menace terrible qu’il va faire peser sur l’Algérie, mais aussi sur la France ; nul ne soupçonne, en tout cas pas moi, combien il va falloir être solidaires […]. Nous échangions, dans un premier temps, impressions et généralités, puis, très vite, le dialogue devient opérationnel […]. Pour eux, nous avons en retour des renseignements de grande fiabilité sur leur opposition . »
Un « dialogue opérationnel » : dans le vocabulaire des services, cela signifie des opérations conjointes, voire l’organisation en commun de « coups tordus ». De fait, à partir du coup d’État de janvier 1992 en Algérie, la SM et la DST sont clairement passées de la collaboration sur les « affaires arabes » à une sorte de cogestion dans la surveillance et la manipulation de la violence islamiste algérienne en France, comme l’illustrent certains des épisodes que je rapporte dans ce livre (voir chapitre 9). Smaïl Lamari a été l’homme clé de ce partenariat — au point qu’il a toujours eu un accès direct au patron de la DST —, et il l’est toujours au moment ou j’écris ces lignes.

Témoignage, à mon niveau, de l’étroitesse de ces liens : quand j’étais en poste à Bonn, il m’est souvent arrivé de voyager en France sans visa, qui était pourtant obligatoire pour les Algériens. Il suffisait que mon alter ego à Paris, le colonel Habib, annonce mon arrivée pour que la Police de l’air et des frontières me délivre un sauf-conduit me permettant de séjourner sur le territoire français ; à l’issue de mon séjour, je restituais ce document à l’aéroport et toute trace de ma présence sur le sol français disparaissait…

Bien sûr, la « relation forte » entre la SM et la DST n’implique pas que cette dernière ait su que les services algériens iraient jusqu’à faire exploser des bombes à Paris pour contraindre les responsables politiques français à soutenir sans réserve la politique d’« éradication » de l’islamisme menée par les généraux d’Alger, au prix de dizaines de milliers de morts depuis 1992. Mais cette relation a indiscutablement joué un rôle clé dans cette guerre. Même si la responsabilité première en revient à mes anciens chefs, qui n’ont pas hésité à manipuler, à un point qui dépasse presque l’entendement, la violence islamiste pour parvenir à leurs fins. C’est l’objet de ce livre.

 
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