Un rapport de Michel Rocard, 1959

Révélations sur les "camps" de la guerre d'Algérie

Tassadit Yacine , Le Monde diplomatique, Actualités, Février 2004, p. 29

Avec la publication de ce rapport(1) s'ouvre le dossier brûlant des "camps" de regroupement de la guerre d'Algérie. Au moment où ce texte paraît dans les journaux, en 1959, en raison d'une fuite, il produit un grand choc. Car c'est la première fois qu'une enquête sur les regroupés voit le jour, et c'est de surcroît le fait d'un membre du Parti socialiste SFIO, de la minorité certes, qui s'appelle Michel Rocard. Ce jeune énarque, ancien militant aux Jeunesses socialistes, ne prend pas de gants lorsqu'il s'agit de rendre compte d'une politique inhumaine à l'encontre de civils, complètement ignorée par l'opinion publique, par les autorités politiques.

Fait d'une politique arbitraire de la seule armée, le regroupement affecte les paysans les plus démunis, et parmi eux des femmes et des enfants sous-alimentés, dont le nombre s'élève à plus d'un million de personnes, puisque les "parqués" sont, par définition, privés de tout moyen de production : "La situation alimentaire est donc préoccupante dans la quasi-totalité des centres de regroupement. Des moyens d'existence doivent être à tout prix fournis à ces populations pour éviter que l'expérience ne se termine en catastrophe."

Destiné à alerter les responsables politiques sur ce "génocide" qui ne dit pas son nom, ce rapport situe le problème à un niveau autre que celui du conflit armée française/FLN, et pointe la responsabilité de la France face à la question des droits de l'homme jusque-là bafoués, car la répression et la torture sont dénoncées de façon claire. La radicalité politique de ce texte est manifeste, ce qui est alors franchement inattendu à la SFIO, "même dans la minorité", dans la mesure où Michel Rocard est de ceux qui ont réellement revendiqué l'indépendance de l'Algérie dès 1954.

C'est en sens que l'on peut dire que ce rapport est révolutionnaire, car non seulement il décrit la situation désastreuse d'une population civile déracinée, humiliée (le nombre de ces déshérités s'est élevé jusqu'à deux millions vers la fin de la guerre), mais il attire l'attention des pouvoirs publics et de la communauté internationale sur la menace quotidienne qui pèse surtout sur les enfants, victimes de malnutrition, de manque d'hygiène et de soins : il en mourait plus de 500 par jour.

Modèle de courage politique et d'intégrité, le livre de Michel Rocard est d'un apport essentiel à la connaissance de la guerre d'Algérie telle qu'elle a été vécue par les populations les plus démunies, mais aussi à l'histoire d'une formation politique comme le PS. Rocard nous montre comment ce petit nombre appelé "la minorité" au sein même de la SFIO s'oppose à la politique de son premier secrétaire, devenu, en février 1956, président du conseil des ministres, et qui va, paradoxalement, faire la pire des politiques en embrassant la cause des ultras. On peut, dès lors, comprendre comment une probité intellectuelle et un courage politique sans nuance, qui ont de tout temps caractérisé la pensée et l'action de Rocard, peuvent effacer les meurtrissures des victimes de cette guerre et aider à renouer avec les politiques intègres d'une certaine gauche, vraiment de gauche, pour pasticher Bourdieu. La lecture de ce rapport y a largement contribué.

A signaler aussi ce livre collectif dirigé par Claude Liauzu : Violence et colonisation. Pour en finir avec les guerres des mémoires (2). Chacun des dix co-auteurs met à nu une des racines de la violence coloniale, de l'histoire de la torture et de l'esclavage jusqu'aux stéréotypes propagés par le bureau d'action psychologique ou encore véhiculés par le roman policier, en passant par les horreurs de la conquête de l'Algérie ou de l'armée française en Indochine... Si la colonisation ne se réduit évidemment pas à une liste de crimes, la connaissance et la reconnaissance de ces derniers conditionnent la capacité des uns et des autres à assumer ce passé commun.

(1) Rapport sur les camps de regroupement et autres textes sur la guerre d'Algérie, Paris, Mille et une nuits, 2003. Edition critique établie sous la direction de Vincent Duclert et Pierre Encrevé, avec la collaboration de Claire Andrieu, Gilles Morin et Sylvie Thénault.

(2) Syllepse, Paris, 2003.

Directrice de la revue Awal, cahiers d'études berbères.

 

 
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