20 août 1956 – 20 août 2016. Du Congrès de la Soummam au Consensus National

Par Omar Benderra, Libre Algérie, 17 août 2016

L’histoire politique de l’Algérie depuis le putsch de janvier 1992 n’est assurément pas linéaire : elle est statique. Sur tous les autres plans, la paralysie installée par le régime putschiste est la matrice d’une régression générale. L’immobilisme caractérise une séquence historique morbide vouée à la falsification, à la dilapidation effrénée de ressources publiques et au recul continu de l’Etat de droit. Devant une telle réalité, les commémorations officielles d’événements marquants de l’épopée du peuple algérien semblent frappées d’irréalité. Les cérémonies officielles se réduisent à de simples mécaniques bureaucratiques, un rituel compassé vide de toute substance. Le soixantième anniversaire du Congrès de la Soummam par le régime de l’arbitraire ne déroge pas à la règle de l’insignifiance. Une dictature corrompue et répressive ne saurait fêter ce qu’elle s’évertue à détruire.

Car, comme l’ont montré Hocine Aït-Ahmed, Abdelhamid Mehri et les dirigeants de la Révolution Algérienne, ce Congrès tenu dans les conditions extraordinairement difficiles de la guerre contre une des plus puissantes armées de l’époque a été celui du renouveau de l’Etat Algérien. Le rapport de force avec l’occupant colonialiste était certes disproportionné mais le soutien du peuple compensait largement l’asymétrie des moyens militaires. Et c’est bien dans le feu de la guerre d’indépendance que se forge le consensus stratégique du 20 août 1956 : la Plateforme de la Soummam est l’expression politique de l’édification de l’Etat Algérien moderne.

Que reste-t-il de cet héritage héroïque ?

Des immenses avancées, il ne reste pratiquement rien dans les sphères qui dirigent effectivement le pays. La voix de l’Algérie ne porte plus, ne compte plus. Les agissements impériaux aux frontières du pays le démontrent sans ambiguïté, l’Algérie n’a aucune influence sur le cours des événements régionaux. Le pays, autrefois « pivot » selon la presse indépendante, est un acteur marginalisé dans le concert des nations.

Le régime est nu à l’extérieur comme à l’intérieur. Au plan interne, l’Etat social et démocratique de la proclamation de Novembre est relégué aux oubliettes. La base sociale du régime achetée à coups de subventions et de passe-droits est une clientèle mercenaire recrutée dans les bas-fonds de la société. Ce que le régime, responsable du malheur durable du peuple, montre de ses mœurs et de ses pratiques est absolument honteux, d’une rare vulgarité, conforme au modèle néocolonial de république bananière.

La fraude est consubstantielle à ce système tout comme dans ces Etats aux indépendances octroyées dirigés par des groupes d’intérêts soutenus par les ex-métropoles. Le maintien au pouvoir d’hommes usés et discrédités pour assurer la façade du système illustre la déréliction de l’Etat. Des délinquants notoires s’affichent ouvertement dans les médias autorisés avec la caution de derviches officiels. Les porte-parole « élus » d’assemblées ubuesques, qui relèveraient sous des cieux plus normaux des tribunaux, se répandent dans une presse « indépendante » au garde-à-vous. Les réaménagements internes du régime, sous pression externe, sont prétextes à d’interminables manœuvres d’intoxication de l’opinion. C’est ainsi que des criminels de masse sont présentés comme des victimes dans un mouvement brownien où la confusion organisée permet le renversement complet des valeurs et des normes de droit. Les scandales succèdent aux scandales dans une exhibition permanente d’argent mal-acquis, d’enrichissement sans cause et de justice discrétionnaire. L’Algérie de 2016 est bien ce pays où l’on organise des fêtes de sortie de prison…

Les principes démocratiques réaffirmés et précisés par les congressistes de la Révolution Algérienne en droite ligne de l’Appel du Premier Novembre 1954 et de la Plateforme du 20 août 1956 sont ostensiblement bafoués par ceux-là mêmes qui détiennent le pouvoir : un groupe militaro-policier et d’affairistes dévoyés, essentiellement préoccupés par leur maintien au pouvoir pour assurer la captation de la rente.

Sous la botte d’une organisation hors des institutions, la continuité de l’Etat n’est assurée en réalité que par le peuple et des élites bâillonnées qui face aux vents contraires de l’histoire maintiennent intactes les valeurs fondatrices de la nation algérienne. Il est très révélateur d’observer que l’évocation du soixantième anniversaire du Congrès de la Soummam est d’abord et avant tout le fait de l’opposition authentique, celles d’hommes et de femmes indépendants, celle du FFS et d’organes politiques en rupture avec la dictature de la rente, de la « mangeoire » selon la formule éloquente du regretté Ali-Bey Boudoukha, et de ses appareils de répression.

L’Algérie dans l’arc des crises

Nul ne l’ignore, la gestion économique catastrophique assumée par le régime depuis l’ajustement structurel de 1994 entraîne le pays dans une spirale effroyable. L’abandon de toute politique de développement couplée à la déprédation prive le pays des moyens de faire face à une situation économique qui se délite rapidement. Le spectre de la faillite financière des années 1980 hante à nouveau les corridors d’un pouvoir impuissant et stérile, seulement capable d’acheter sur les marchés extérieurs ce qu’il ne saurait envisager de produire localement.

Mais l’intensité de la crise à venir, une fois les moyens de paiement résiduels épuisés face à une demande d’hydrocarbures durablement déprimée, est d’une toute autre magnitude. Ceux qui ont eu à connaitre des difficultés extrêmes à faire face aux contraintes des années 1986/1992 s’interrogent sur la nature de celles qui se profilent à l’horizon 2019/2020. En effet, depuis les années 80 du siècle dernier, la population a presque doublé, passant de 22 millions en 1985 à 40 millions d’habitants en 2015…

Ces sombres projections n’échappent évidemment pas aux partenaires du pays. Des partenaires pas toujours animés des meilleures intentions, comme on peut le constater au Maghreb, au Mashrek et au Sahel. La détérioration de la situation socio-économique constituerait la fenêtre d’opportunité pour faire avancer quelques pions sur l’échiquier des stratégies impérialistes. C’est ainsi qu’est initiée depuis plusieurs semaines une guerre psychologique animée par le cercle, décidément très actif, des revanchards anti-arabes et des nostalgiques néo-colonialistes sur la thématique de l’écroulement à venir. Ces prévisionnistes se gardent bien de signaler qu’en cas de violentes convulsions en Algérie, ils auraient à assumer des centaines de milliers, voire des millions, de migrants. Une telle perspective, devant laquelle l’exode des populations syriennes passerait pour une agréable péripétie, devrait pourtant donner à réfléchir…

Il reste que l’occasion est trop belle de se débarrasser d’une mauvaise conscience historique et d’éliminer ce qui pourrait être, avec un régime légitime, un acteur gênant pour les stratégies impériales. Les Cassandres en service plus ou moins commandé produisent articles et rapports, aussi alarmistes les uns que les autres, sur l’inéluctabilité d’une explosion sociale aux implications incalculables. Tandis que les colonnes des journaux de « référence » s’ouvrent à des « intellectuels » de la renégation chargés de la révision de l’histoire nationale, poussant pour certains d’entre eux si loin le reniement qu’ils ne sont pas loin d’affirmer que l’indépendance fut une erreur.

Dans le vide politique organisé par la dictature, cette campagne de démoralisation s’appuie également sur des aventuriers chargés d’ethniciser les crises en divisant le peuple sur de fallacieuses bases linguistiques, confessionnelles ou culturelles nourries par le régime lui-même.

Il apparaît ainsi que la position algérienne est objectivement fragilisée ; les menaces internes sur la paix sociale et externes sur la sécurité et l’intégrité nationale sont perceptibles. L’impérialisme, qui n’a plus les moyens d’occuper des territoires, se satisfait pleinement de zones grises et d’Etats faillis. Est-ce le sort que certains en Occident voudraient réserver à l’Algérie ? En tout état de cause, ce serait le dernier pays du défunt « Front du Refus et de la Fermeté » à basculer dans l’embrasement destructeur du Grand Moyen-Orient tel qu’espéré par les néo-conservateurs et les va-t-en-guerre occidentaux.

« Mettez la révolution dans la rue, le Peuple s’en saisira ! » Larbi Ben M’hidi

Le contexte est lourd de dangers, les risques qui pèsent sur la stabilité du pays et la continuité de l’Etat sont de plus en plus nets. Ce ne sont ni les déclarations officielles de la dictature ni les engagements de ses représentants qui peuvent rassurer. Ce n’est ni par les arrangements d’arrière-cour ni par l’autoritarisme amoral que sera garanti l’avenir du pays.

En définitive, comme il y a soixante ans lors de ce Congrès primordial, c’est le peuple algérien qui décidera du sort de son Etat. Bien plus que les arsenaux c’est l’engagement et la mobilisation populaire qui est la défense première et ultime de la Nation face à la conjonction des menaces. L’esprit du 20 Août 1956, celui de la résistance et de la refondation de l’Etat est le repère le plus sûr dans ces temps incertains. La défense de la dignité du peuple et de la nation puise ses sources dans les fondamentaux historiques.

C’est dans cette profondeur que se situe le travail de masse pour un Consensus national renouvelé construit sur le droit et les libertés. Ce projet est l’un des instruments démocratiques du refus de la dictature et de résistance aux projets impérialistes dont elle fait le lit. La pluralité des sources, la diversité et l’indépendance des promoteurs du consensus national s’inscrit en droite ligne de la célèbre déclaration du héros Larbi Ben M’hidi. Le peuple Algérien saura défendre son Etat.

C’est bien la capacité populaire de résistance à la destruction systématique des valeurs qui permet de ne point sombrer dans le défaitisme et le renoncement. Le refus permanent de l’arbitraire et de la soumission est constitutif du patrimoine politique national, c’est la source d’espoir qui jaillit des profondeurs résilientes du peuple algérien. Et face aux temps difficiles qui s’annoncent cet optimisme est une ressource décisive.

Les forces de progrès et de liberté, issues du peuple sont les véritables héritières du mouvement national formé dans les luttes pour l’indépendance. Ce sont ces forces réunies dans un projet national libérateur qui sont l’obstacle principal à toutes les manœuvres de destruction de l’Etat et de l’abandon de souveraineté.

La Plateforme de la Soummam est un jalon fondateur et une inspiration vivante pour celles et ceux qui continuent, malgré les vicissitudes et les trahisons, de croire dans le peuple Algérien, dans sa capacité de vivre ensemble, de construire une société heureuse et d’instaurer enfin cet Etat si ardemment désiré.

 
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