Les universités françaises en sont les bénéficiaires

Saignée dans les grandes écoles algériennes

El Watan, 18 mars 2017

C’est un secret de polichinelle, l’université algérienne est une machine à exporter gracieusement la matière grise nationale au profit des universités occidentales.

Mais le nouveau phénomène qui devrait inquiéter sérieusement les plus hauts responsables de l’Etat, c’est la véritable saignée que connaissent nos grandes écoles ces quelques dernières années.

Déçus par les cours dispensés, le manque de moyens et l’absence de perspectives d’avenir, les étudiants des plus prestigieux instituts, écoles supérieures et préparatoires préfèrent tenter l’expérience des études à l’étranger, notamment en France, avant même l’aboutissement de leurs cursus entamés en Algérie.

«Avant d’avoir mon bac, j’ai voulu étudier dans une bonne école pour le prestige, en me disant que j’aurai une formation complète, riche et spécialisante. Grande était ma déception dès ma première année. J’avais tout de suite songé à une alternative, celle de partir. Mais je me disais qu’il fallait d’abord finir mon cursus de cinq ans. Finalement, je n’ai pu résister que deux ans», raconte Souhila Rami, ancienne étudiante à l’Ecole nationale supérieure des travaux publics de Kouba, entre 2008 et 2010. Même désillusion chez Mahmoud Badreddine qui n’a pas achevé son cursus en génie électrique et informatique industriel à l’Ecole nationale supérieure de technologie, créée en 2009.

«Après un bac maths avec mention bien, j’ai postulé avec enthousiasme pour cette école qui était censée être un établissement d’excellence.

Or, j’ai été rapidement ramené à la triste réalité ; l’école n’avait même pas de siège digne de ce nom. Nous étions dispersés entre un bâtiment de la SNVI-Sonacome à Rouiba et l’ancien siège de biomédical à Dergana. En plus de ce problème d’infrastructures, j’étais dépité par le manque de matériel d’apprentissage», narre Mahmoud avec amertume, d’autant plus que «tous les mouvements de protestation des étudiants revendiquant des droits les plus élémentaires, surtout ceux d’ordre pédagogique, étaient vains face à la sourde oreille des responsables».

A défaut d’une solution collective, notre interlocuteur, à l’instar des milliers d’étudiants algériens, cherche la meilleure piste lui assurant un avenir plus radieux. «J’ai opté pour la France, afin d’y poursuivre plus sereinement mes études. Par chance, l’une des meilleures universités francophones dans mon domaine, en l’occurrence Paris 6, m’a accordé une inscription l’année dernière», se réjouit le jeune de 21 ans. Son camarade Macine Haddouche a étudié, quant à lui, deux ans à l’Ecole préparatoire aux sciences et techniques de Annaba (EPST), après avoir eu son baccalauréat en 2014 avec mention très bien.

Ce matheux a finalement renoncé à son projet d’études à la très prisée Ecole nationale polytechnique (ENP) d’Alger pour une inscription en licence électronique dans l’Hexagone. «Même si j’ai toujours rêvé d’intégrer l’ENP, j’ai préféré venir ici au lieu de faire une spécialité que je n’aime pas, à cause du concours d’accès qui ne prend pas en compte les deux années de l’école préparatoire et les souhaits des étudiants», regrette Macine. Le pire, c’est qu’un retour d’expérience lui donne raison.

Et pour cause. «Mes deux meilleurs amis, dit-il, sont à l’école et ils sont épuisés par les difficultés quotidiennes. Bien qu’ils soient en 4e et 5e années, ils attendent la moindre occasion pour me rejoindre. Je vous mentirais, si je vous disais que je ne les encourage pas.» De son côté, Souhila, qui a eu son ingéniorat en génie civil à l’université de Nancy, apporte un témoignage qui en dit long : «Mes trois copines de chambre, dont deux étudiaient à l’INI (actuelle Ecole nationale supérieure d’informatique, ndlr) et l’autre à l’Ecole nationale supérieure d’agronomie et une cinquantaine de mes anciens camarades de l’Ecole des travaux publics, parmi eux des majors de promotion de plusieurs années, ont tous fini par venir.» Pour elle, au-delà des cours et de leur déroulement, où ça allait tant bien que mal, «ce qui posait problème, c’est l’environnement général de ces grandes écoles et l’université algérienne d’une manière générale. Il est étouffant.

On nous traitait d’une manière paternaliste insupportable. Ce qui ne permet pas de s’épanouir ni sur le plan scientifique ni sur le plan social». Abondant dans le même sens, Mahmoud avoue : «Nous avions de bons enseignants qui, malgré le manque de moyens, arrivaient à nous organiser des cours et des travaux pratiques très riches en apprentissage.

Le programme était vraiment très bien construit. Je crois qu’il a été inspiré de ce qui se faisait à l’université de Lyon.» Cependant, il met en avant une «gestion qui laisse vraiment à désirer» de ces écoles et l’absence d’une stratégie d’accompagnement et de suivi de ces étudiants d’élite afin de les retenir au pays. «Ici, l’administration est à notre écoute, les bibliothèques sont très riches et ouvrent jusque tard dans la soirée, des plateformes en ligne étudiants-enseignants sont mises en place afin de faciliter les échanges, etc.

Et encore, on parle d’une université généraliste et non pas des grandes écoles», lance-t-il. Son camarade Macine fait un constat plus tranché : «Les quelques mois que j’ai passés ici m’ont permis d’apprendre autant, voire plus que ce que j’ai acquis durant tout mon cursus en Algérie. Je me sens respecté et formé soigneusement pour faciliter mon introduction dans le monde du travail.

Ce qui est loin d’être le cas en Algérie.» Souhila est aussi catégorique : «En Algérie, on fait beaucoup de choses qui ne servent à rien. Ici, on fait peu de choses mais elles sont mieux réfléchies et nous donnent envie d’avancer et de participer à des projets enrichissants, à la fois sur les plans personnel et professionnel.»

Ghezlaoui Samir



Selon Campus France

21 000 Algériens ont postulé auprès des universités françaises en 2016

El Watan, 18 mars 2017

Après avoir passé des heures à attendre pour passer le test de connaissances du français à l’Institut français et fourni le dossier complet à Campus France pour prétendre à une inscription dans une université de l’Hexagone, des milliers d’étudiants algériens sont actuellement en période de préparation des entretiens oraux, une dernière étape avant la validation du dossier.

Le master algérien en poche pour la plupart, ils sont chaque jour des centaines à faire le déplacement pour effectuer les différentes étapes d’inscription en vue d’études dans une université française. «Actuellement, ce sont les établissements de ce pays qui offrent des opportunités d’inscription sans frais supplémentaires et avec Campus France, les démarches sont plus faciles», témoigne Thiziri, une étudiante qui a décroché son master en architecture l’an dernier et qui ambitionne de poursuivre d’autres études dans le même domaine dans une université française.

L’Institut français et ses cinq antennes à travers le pays connaissent un mouvement ininterrompu depuis l’automne. Après les préinscriptions et le test de connaissances de la langue française, des milliers d’étudiants ont présenté leur choix d’universités et pris connaissance des conditions d’inscription, des avantages, mais aussi des frais dont il faut s’acquitter.

Selma, qui a décroché son baccalauréat l’année dernière, espère pouvoir rejoindre sa sœur aînée, installée depuis une année en France. «Je ne veux pas continuer mes études ici en Algérie, puisque je partirai après la licence. Donc, pourquoi ne pas entreprendre les démarches à l’avance et gagner du temps ?» dira-t-elle.

La précarisation de l’emploi fait fuir les jeunes cadres

L’absence de débouchés professionnels aux différents diplômes et la précarisation de l’emploi semblent les rasions majeures poussant ces jeunes diplômés à braver les difficultés et à partir. Le cas de Camélia employée comme architecte depuis presque une année avec un salaire de 20 000 DA et sans aucune couverture sociale renseigne sur la situation des jeunes cadres qui veulent tenter leur chance ailleurs. Hassan, qui a le même diplôme et qui est chargé de dossiers de régularisation de constructions, touche 12 000 DA mensuellement dans le cadre d’un contrat ANEM (prémploi).

Campus France est un intermédiaire entre les universités françaises et les étudiants pour trouver la bonne formation et les aider à se préparer pour les études en France. «Nous ne sommes pas un service consulaire», tient à préciser Flora Stienne, responsable de Campus France Algérie et France Alumni, rencontrée dans les locaux de l’Institut français à Hydra. Cet espace organise depuis une année des ateliers d’orientation pour aider les étudiants à se préparer et à fournir des dossiers complets afin d’augmenter leurs chances d’être acceptés par l’université de leur choix.

Ces ateliers, organisés 4 fois par semaine, sont gratuits et sans inscription. Une aide est également fournie aux étudiants intéressés par la préparation de l’entretien oral dont l’objectif, précise la même responsable, est «de définir en quelque sorte les motivations de l’étudiant et ses capacités à affronter la vie estudiantine une fois en France, ce que les notes ne révèlent pas d’ailleurs». Les dossiers de candidature sont ensuite envoyés aux universités. «Campus France ne choisit pas, ne décide pas du rejet ou de la retenue d’une candidature. Les décisions sont faites par les universités dans le cadre de commissions pédagogiques», souligne Mme Stienne.

Dans son dossier de candidature, l’étudiant algérien fournit un seul dossier que Campus France transmet aux universités ciblées par l’étudiant, qui doit valider son choix après la réponse des universités sollicitées. L’étudiant paie 6000 DA, qui s’ajoutent aux frais d’inscription du test de connaissances du français. Si la plupart des étudiants jugent ce coût élevé, à commencer par les frais de déplacement au financement du voyage et du séjour en France. «La prestation de Campus France Algérie est la moins chère au monde. Le prix est stable depuis 3 ans. Ces frais sont 2 fois moins élevés que chez Campus France Maroc», souligne la responsable de Campus France Algérie.

Le rôle de Campus France est également de vérifier les dossiers, d’alerter l’étudiant sur les pièces manquantes dans les délais. Et, à partir de juin, il offre des séances de préparation et d’information pour guider les étudiants à préparer les documents indispensables pour leur séjour en France. Il s’agit également de faire connaître aux étudiants les démarches à entreprendre dès l’atterrissage en France en vue d’obtenir les autorisations nécessaires pour travailler. «Nous n’influençons pas la décision des universités auxquelles nous nous contentons de transmettre les copies des dossiers», explique Mme Stienne. «Il peut y avoir des rejets de visa si l’étudiant ne fournit pas un dossier complet au consulat ou ne prouve pas qu’il dispose de ressources nécessaires pour financer ses études et vivre correctement une fois installé», explique la même responsable.

Les titulaires de Master privilégiés

Selon Mme Stienne, 21 000 dossiers ont été transmis aux universités françaises en 2016. Sur 8000 candidats inscrits dans ces universités, 7431 d’entre eux ont effectivement validé leur inscription en France. Car il faut compter ceux qui renoncent à la dernière minute et les dossiers rejetés par l’ambassade pour manque de ressources et n’ayant pas pu justifier de 6000 euros sur leur compte. Les détenteurs de master et de licence sont ceux qui sollicitent les universités françaises. 60% des inscrits sont titulaires de master ou de licence et sollicitent une spécialisation dans une filière non disponible en Algérie, explique Mme Stienne.

«Ces étudiants ont généralement fait l’expérience des études universitaires et font preuve de maturité, de capacité à vivre à l’étranger, beaucoup plus que les nouveaux bacheliers ou les lycéens qui ne sont pas la première cible de Campus France», explique Mme Stienne. Le nombre d’étudiants inscrits a doublé ces deux dernières années. «Le système d’études en France est positif pour les étrangers qui ne payent pas de frais supplémentaires d’inscription au niveau des 83 universités publiques.»

Aussi, le réseau France Alumni Algérie, mis en place l’année dernière, vise à mettre en valeur l’expérience des études en France pour les demandeurs d’emploi, que ce soit en France ou ceux de retour au pays, «le problème de l’équivalence des diplômes ne se posant plus». Campus France a mis également en place l’annuaire des associations estudiantines qui fournit des contacts et des relais pour les aider dans les démarches pour une autorisation de travail. Avec 300 000 étudiants étrangers, la France est le quatrième pays qui accueille le plus grand nombre d’étudiants étrangers après les Etats-Unis, l’Angleterre et l’Australie. Campus France est un intermédiaire obligatoire pour postuler à des études dans ce pays «qui compte doubler les effectifs des étudiants étrangers à horizon 2020/2025», précise Mme Stienne.

Fatima Aït Khaldoun-Arab

 
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