Milieux d’affaires et pouvoir politique

Ali Haddad, l’argent et la succession

El Watan, 23 octobre 2017

Après avoir été dans le viseur du Premier ministre déchu, Abdelmadjid Tebboune, le patron du FCE, Ali Haddad, semble avoir plus que jamais le vent en poupe avec le retour d’Ahmed Ouyahia à la tête de l’Exécutif w Il annonce fièrement, comme pour mieux savourer sa revanche, que désormais «tout est rentré dans l’ordre».

Le président du Forum des chefs d’entreprise (FCE), Ali Haddad, a attendu trois longs mois pour régler les comptes à l’ex-Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, qui l’avait révoqué de la cérémonie de remise de diplômes à l’Ecole nationale de la Sécurité sociale, à Alger. Sous les ovations de l’assemblée générale du FCE, réunie à l’occasion des travaux de l’université d’été, Ali Haddad n’a pas mâché ses mots : «Il y a quelques mois, nous avons été victimes d’une cabale, dont les instigateurs ont essayé de nous présenter comme des prédateurs en nous collant tous les maux.

Le prédateur c’est lui et non pas nous (…) Nous travaillons pour le bien de nos entreprises et pour le bien du pays. Nous sommes des constructeurs et non des destructeurs.» Et d’ajouter : «Tout est rentré dans l’ordre (…) Le gouvernement nous a clairement exprimé sa confiance.» L’aveu est clair. Qu’il incarne le président Bouteflika, ou son frère conseiller, le pouvoir est revenu sur sa décision de «séparer l’argent de la politique» et la poignée d’oligarques gravitant autour du régime pourront continuer à siphonner ce qui reste des fonds publics.

A lui seul, Ali Haddad a bénéficié de nombreux marchés dans le domaine des travaux publics, pour un montant de plus 400 milliards de dinars et d’autres dans le secteur de l’hydraulique, pour un montant d’un peu plus de 60 milliards de dinars, avec des paiements anticipés qui dépassent souvent les 50% du montant global des opérations, alors que les travaux de réalisation enregistrent des retards considérables ou sont paralysés. Juste pour avoir une idée de ces projets, nous pouvons citer quelques-uns très révélateurs.

C’est le cas de l’étude de maturation et de réalisation du tronçon de Tlemcen, de la ligne à double voie électrifiée Oued Tlélat-Akid Abbas, attribuée pour un montant de plus de 117 milliards de dinars (117 2773 594187 DA), ou encore les travaux de la nouvelle ligne ferroviaire à voie unique Relizane-Tiaret-Tisemsilt, dont a bénéficié l’ETRHB, pour plus de 100 milliards de dinars (100 673 919 733 DA), la pénétrante autoroutière reliant le port de Djenjen à l’autoroute Est-Ouest, attribuée à un groupement ETRHB-et deux sociétés (turque et italienne), portugais, les travaux d’aménagements des gorges de Kherrata, pour un montant de 9 milliards affectés à l’ETRHB et une société turque, plusieurs lots de raccordement de l’autoroute Est-Ouest, dédoublement reliant l’échangeur est de Bouira à Sour El Ghozlane, affectée de gré à gré à l’ETRHB, pour 5,350 milliards de dinars, travaux de renforcement de la piste principale et de ses annexes de l’aéroport d’Alger, attribué à Ali Haddad, pour plus de 2,450 millions de dinars, la réalisation des travaux d’accessibilité de la zone d’extension touristique de Sidi Fredj, à Palm Beach, pour un montant 6 milliards de dinars, etc.

Dans le secteur de l’hydraulique (l’Agence nationale des barrages, l’Algérienne des eaux, l’Office d’assainissement des eaux et l’Office national de l’irrigation et de drainage), la liste des marchés qu’a accaparé l’entreprise de Ali Haddad est très longue : les travaux de transfert du barrage de Beni Haroun pour plus de 9 milliards de dinars, transfert entre les barrages de Bouharoun et Bousiaba, que se partagent l’ETRHB avec l’entreprise de Kouninef (Koug. C) pour plus de 9 milliards de dinars, le transfert de la nappe de chott El Habra vers les agglomérations sud de Tlemcen, du nord de Naama, et du sud-ouest de Sidi Bel Abbès, attribué à l’ETRHB, pour un montant de 40 milliards de dinars, ou encore la réhabilitation du périmètre d’irrigation de Habra, affecté à l’ETRHB pour un montant de plus de 6 milliards de dinars.

Kouninef, Amor Ben Amor, Abdessmed, Haddad et la succession

Comment le patron du FCE peut avoir la mainmise sur une bonne partie des gros marchés de réalisation, si ce ne sont ses relations privilégiées avec le cercle présidentiel ? De nombreuses personnalités politiques, particulièrement la secrétaire générale du PT (Parti des travailleurs), Louisa Hanoune, avaient mis en garde contre l’envahissement du terrain de la politique par une caste d’oligarques qui a pris en otages les institutions de l’Etat, mises à son service.

Dès sa nomination en tant que Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune a été instruit par le président de la République, lors d’une réunion à laquelle ont pris part les ministres de la Justice, des Finances, de l’Intérieur, ainsi que le vice-ministre de la Défense, de faire «le ménage» pour «éloigner» les forces, comme l’a souligné Mme Hanoune, de «cette caste prédatrice, qui met à mal la souveraineté politique et économique du pays». Et c’est Ali Haddad, ainsi que quelques «hommes d’affaires» éclaboussés par des révélations fracassantes sur les colossales fortunes qu’ils ont érigées à l’étranger, alors que leurs principales activités se trouvent en Algérie qui sont visés.

Ce qui les met en violation avec les lois du pays. Comment Ali Haddad a-t-il pu transférer autant de fonds pour s’acheter des hôtels, une boîte d’assurance et une usine ou être porteur de parts dans des entreprises ? Comment le fabricant de pâtes alimentaires, Amor Ben Amor, a-t-il fait pour acheter un yacht à 20 millions d’euros ?

Ben Amor et Ali Haddad, sans oublier les Kouninef, les Abdessmed sont tous devenus le symbole de l’oligarchie mise au service du cercle présidentiel. Après l’hécatombe des résultats du scrutin législatif, avec une abstention massive et un vote à bulletins blancs, révélateur d’un mécontentement généralisé, au sommet de l’Etat, l’heure est à un recentrage des forces et c’est le Premier ministre Tebboune, qui avait été chargé de faire le ménage.

Il l’a fait d’une manière brutale, au point de susciter de la sympathie, chez l’opinion publique et la réponse de Ali Haddad, interdit d’accès à l’Ecole de la sécurité sociale, lors de son inauguration, est fulgurante. Humilié par la pluie de mises en demeure qui lui sont adressées pour le sommer de poursuivre les travaux des réalisations qui lui ont été affectées, et pointé du doigt par Tebboune, Ali Haddad ne manque pas de lâcher à des membres du FCE : «Il ne sait pas à qui il a affaire. Ce n’est pas à lui de nous dire ce qu’on doit faire.»

En se lâchant ainsi, Ali Haddad savait ce qu’il disait, lui qui convoquait les ministres à sa guise et avait le pouvoir de nommer certains d’entre eux, de désigner des walis, de recevoir des ambassadeurs et même de parler au nom de l’Etat, en prenant part à des délégations officielles en visite à l’étranger.

Etant ce «nerf de la guerre» mis à disposition du cercle présidentiel, Ali Haddad savait que le «coup de gueule de Tebboune», le blocage d’une avance de pas moins de 900 millions d’euros, les mises en demeure n’étaient que passagers et ne pouvaient mettre à mal la relation étroite qui le lie au cercle présidentiel. Quelques jours après, il apparaît, sur toutes les chaînes de télévision, au cimetière El Alia, éclatant de rire en compagnie du frère conseiller du Président. C’était lors de l’enterrement de feu Redha Malek et les images ont choqué plus d’un.

Après une accolade suivie d’une embrassade, Ali Haddad est convié par Saïd Bouteflika à l’accompagner, puis à monter dans sa voiture vers une destination inconnue. Les plus avertis y voyaient un message clair en direction d’un Premier ministre en pleine guerre contre des patrons alliés et soutiens du Président. Il n’a pas fait long feu, puisqu’il a été débarqué quelques semaines plus tard.

Avec la nomination d’Ahmed Ouyahia, Ali Haddad revient en force.
Pratiquement tous les membres du gouvernement, à leur tête le Premier ministre Ouyahia, ont assisté aux travaux de l’université d’été du FCE et chacun d’eux était sommé d’intervenir. Plus grave, Ali Haddad profite de cette tribune pour régler ses comptes avec l’ex-Premier ministre.

Non seulement il l’accuse d’être un «prédateur» devant une assistance qui l’ovationne fortement, mais il pousse le bouchon plus loin en disant à qui veut l’entendre que «tout a été réglé». Les accusations du patron du FCE sont très graves. Elles appellent à une réaction de la part des autorités du pays.

La personne attaquée est un Premier ministre connu pour être très proche de ce cercle présidentiel, que la caste d’oligarques soutient et finance à chaque rendez-vous électoral. A la veille de 2019, peut-on dire que les forces de l’argent sont en train de se redéployer pour mieux préparer le terrain de la succession ? La question reste posée…

Salima Tlemçani

 
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