Algérie-France: Le gaz de schiste et les lobbys

Le Quotidien d'Oran, 5 décembre 2017

Annoncée avec enthousiasme par le Premier ministre, l'exploitation du gaz de schiste tend à poser un sérieux problème de souveraineté à l'Algérie.

Convoitée par les Américains et les Français, l'exploitation du gaz de schiste algérien, si elle ne le sera pas «pour demain», pose déjà de sérieux problèmes de concurrence sur fond de velléités de mainmise étrangère sur les ressources naturelles du pays, voire sur son sous-sol. Bien qu'annoncé par Ahmed Ouyahia dès sa prise de fonction de 1er ministre, ce recours à une énergie de substitution au pétrole a fait dire au ministre du secteur, Mustapha Guitouni, que «le gaz de schiste, ce n'est pas pour demain, dans 5 ou 10 ans (…)». Des experts spécialisés dans le secteur affirment, cependant, que des études continuent toujours d'être menées. «Ce sont des études qui doivent nous fixer en premier sur les capacités de l'Algérie en la matière et sur les techniques d'exploitation les plus adaptées et les plus rentables ainsi que sur leurs conséquences sur l'environnement», nous disent-ils. Classée 3e réserve mondiale par des institutions internationales spécialisées, l'Algérie semble avoir déjà fait son choix. «Les dirigeants ont déjà opté pour la méthode américaine mais ce n'est pas simple, il y a des concessions à faire», nous expliquent ces experts. L'on apprend ainsi que les Américains ont certes accepté «volontiers» de coopérer dans ce segment de l'énergie mais exigent de l'Algérie de lui céder 75% du marché. Les concessions sont donc de taille et non de forme. «Une telle exigence remettrait en cause jusqu'au principe de la souveraineté nationale que les responsables algériens ont de tout temps mis au devant de toute négociation et ce, quel qu'en soit le domaine», nous expliquent nos interlocuteurs.

Pressions, lobbys et souveraineté nationale

Des «tentatives» de négociations devaient être engagées avec les grandes firmes françaises «mais les Algériens sont restés très hésitants», est-il noté. Interrogé lors de sa rencontre avec la presse à Alger sur les possibilités de Total d'investir dans le gaz de schiste, François Hollande, alors président de la République française, avait répondu : «Pas seulement le gaz de schiste, il y a aussi d'autres domaines (…)». Les malheureux événements, qui avaient secoué la région d'In Salah déjà avant même que les choix de l'exploitation de cette ressource ne soient définitivement fixés, obligent les autorités à plus de précautions et de vigilance. «Nous devons approfondir la réflexion à ce sujet, cela y va de la sécurité du pays», estiment nos sources. L'Algérie continue de subir les pressions de puissants lobbys français pour plier sur la question. En attendant ou en parallèle, le directeur de CACI France (Chambre algérienne de commerce et d'industrie) a reconnu récemment, sur un plateau de télévision nationale, qu'il peine à avoir un siège à Paris pour loger CACI France. «Nous avons commencé à réfléchir sur la création de CACI France, Mourad Medelci et moi, il y a 19 ans, mais le lobby qui n'aime pas l'Algérie, qui est implanté là où vous savez, nous a mis des bâtons dans les roues», a avoué Kaci Aït Yalla. «CACI France existe mais elle n'a pas le label de chambre de commerce, on n'a pas encore eu l'agrément alors que la chambre de commerce française en Algérie a eu tout de suite son agrément», affirme-t-il.

Montebourg, Messoud Amoulay, Chevènement…

«En Algérie, la France a des lobbys qui l'aident», glisse calmement un représentant d'une organisation patronale qui était sur le plateau. «CACI France est une chambre virtuelle, le jour où on aura des locaux et un budget, je ne sais pas ce qui va se passer, ce sera une fusée», a souligné Kaci Aït Yalla. Le directeur de CACI France a reconnu quand même qu'il y a des personnalités françaises qui «aiment l'Algérie comme Arnaud Montebourg, Chevènement, Messoud Amoulay de Béchar...». Du cran que d'évoquer publiquement une personnalité française comme Messoud Amoulay, ce juif séfarade né à Béchar au temps de la colonisation. Amoulay est connu par tous les dirigeants algériens, du passé, du présent et probablement de l'avenir. Dans l'épisode de l'été qui a mis en avant Abdelmadjid Tebboune, le nom de Messoud Amoulay a été sorti comme étant «un appui à tout responsable qui sollicite son aide». Réputé être bien «introduit» dans les milieux français et algériens, richissime homme d'affaires de grande notoriété, spécialisé dans la joaillerie et le cristal ainsi que d'autres créneaux, et bien que fatigué quelque peu par le poids des années, Messoud Amoulay continue à être toujours cette carte que de hauts responsables algériens en poste ou «en réserve de la république» brandissent pour «l'ultime coup de main». L'on se demande alors comment Kaci Aït Yalla n'a-t-il pas réussi à le convaincre de l'aider à lui débrouiller un siège et un budget à CACI France ? Aït Yalla a déclaré, dimanche, qu'il remontait lundi (hier) sur Paris pour préparer la participation de Ahmed Ouyahia à la réunion de la Commission mixte algéro-française qui se tiendra, ce jeudi 7 décembre, en présence du Premier ministre français Edouard Philipe. «On va aider notre 1er ministre bache nhamroulou oudjhou», a-t-il noté.

«La France a des lobbys en Algérie qui l'aident»

Le responsable de CACI France ne sera donc pas là pour accueillir le chef de l'Etat français qui arrivera ce mercredi matin à Alger. La visite se confirme puisque les services de la Présidence de la république ont accrédité des journalistes pour la conférence de presse qu'Emmanuel Macron va animer le même jour à 16h à l'hôtel El Aurassi. Mais avant, de l'aéroport, il ira déposer une gerbe de fleurs au pied du sanctuaire des martyrs de Riadh El Feth. Vers 11h, il marchera de la Grande Poste vers la place Emir Abdelkader et fera un saut dans la librairie du Tiers Monde jouxtant le Milk-bar. Par contre, il n'aura pas droit à la rencontre qu'il a tant souhaitée avec les étudiants. «La rencontre a été annulée, lui qui voulait donner sa conférence dans un grand amphithéâtre», affirme un haut responsable, qui ajoute : «Et c'est mieux ainsi !» Mais interrogeons-nous, pourquoi alors c'est le branle-bas de combat au niveau de la fac centrale pour la nettoyer et la repeindre ? «Ça permettra aux étudiants d'avoir une fac bien rénovée, ils pourront ainsi profiter de tous les réaménagements entrepris», répond-il en riant. Il est probable que les autorités algériennes ont décidé d'annuler la rencontre avec les étudiants pour éviter «tout incident qui mettrait mal à l'aise les deux parties». Réputés avoir «les nerfs à fleur de peau», en cas de mauvaise plaisanterie de la part de Macron comme il l'a fait à l'université de Ouagadougou, il n'est pas sûr que les étudiants algériens laissent passer sans réagir…

Le Président français aura des audiences avec les responsables algériens, en premier avec Ouyahia. Il déjeunera à la résidence «Les Oliviers» de l'ambassade de France à El Biar. Il sera reçu par le président de la République à Zéralda dans l'après-midi. Après sa conférence de presse, il dînera en principe à Alger pour s'envoler dans la soirée vers Doha, la capitale du Qatar.

 
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Non au gaz de schiste  
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