La guerre de l’eau

Sous le sable, la vie

Par Brahim Taouchichet, Le Soir d'Algérie, 8 janvier 2017

L’eau qui relevait du fantasme il y a de cela quelques décennies est entrée progressivement dans nos habitudes. Exit les jerricans ! Mais pour cela il aura fallu une course folle pour la «traquer» là où elle se trouve… et la mettre à la disposition du citoyen d’abord. Mais à quel prix ?
L’année qui s’ouvre verra le couronnement d’une bataille sans merci contre le stress hydrique qui touche, à des degrés divers, toutes les régions du pays, et dans sa partie sud en particulier. L’optimisme est de rigueur aussi bien au niveau officiel que chez le consommateur, longtemps frustré de l’accès à cette source de vie. Il n’y a pas plus vrai que les paroles de la fameuse chanson des années 1980, Dja el ma, pour donner toute sa dimension à la rareté de cette denrée. La ménagère tout spécialement n’avait pas d’autre choix que de guetter les lâchers d’eau tard dans la nuit pour une heure ou deux, mobilisant tout ce qui est contenant : baignoire, bidons, jerricans... La cote d’alerte était atteinte pourtant depuis longtemps, mais il aura fallu attendre le début des années 2000 pour qu’enfin le sursaut ait lieu. En 16 ans, la stratégie mise en œuvre commence à donner ses fruits quant à la disponibilité de l’eau malgré l’explosion démographique, l’urbanisation soutenue et le changement climatique induisant une forte demande, multipliée au moins par 4. Il faut aussi prendre en considération les effets dévastateurs d’une sécheresse endémique propre au bassin méditerranéen. Pour cela une nouvelle politique de l’eau structurée autour de deux axes stratégiques a été mise en place à travers, notamment le développement de l’infrastructure hydraulique : barrages, transferts, stations de dessalement d’eau de mer, stations d’épuration, etc.
C’est dire que l’histoire de l’eau est érigée au rang de priorité nationale comme choix politique évident. Une enveloppe de 3 260 milliards de dinars entre 1999 et 2016 (50 milliards de dollars) a été allouée au financement des projets d'infrastructures de base, d'équipements, de maintenance et de contrôle technique.
Dans cette bataille de longue haleine de mobilisation des ressources hydriques en passe d’être gagnée, le bilan est éloquent. En effet, en 1962, il n’existait que treize barrages (450 millions de mètres cubes d’eau). Ce nombre est porté depuis à 75, capables de stocker 10 milliards de mètres cubes.
Par ailleurs, 5 autres grands barrages doivent être livrés en cette année 2017. Concrètement, la moyenne d'alimentation en eau par individu est de 180 litres par jour (moyenne mondiale 120 l/jour). Couplés aux forages, ces disponibilités hydriques mobilisent officiellement 3,6 milliards de mètres cubes qui s’ajoutent aux ressources provenant du dessalement de l’eau de mer, qui atteignent 2,5 millions de mètres cubes par jour. Mais si tous ces atouts épargnent progressivement la partie nord du pays, au demeurant à forte densité de population, car 9 Algériens sur 10 vivent dans le nord du pays, soit 13% de la superficie nationale, et 6 Algériens sur 10 vivent dans plus de 550 agglomérations urbaines, tout ne baignent pas pour autant dans l’huile. Derrière les Hauts-Plateaux, les portes du Sud vers le Grand Sud où la canicule légendaire a pris le dessus sur la production de nombreux forages pour beaucoup taris. Aux grands maux, les grands remèdes… Selon un expert de la Banque mondiale, cité dans un rapport de l’Ipemed (Institut de prospective économique du monde méditerranéen), l’Algérie est citée comme un «pays exemple» dans la région Moyen-Orient-Afrique du Nord (Mena) en matière de mobilisation des ressources en eau.
Ce satisfecit traduit la volonté de l’Etat pérenne qui a pris le taureau par les cornes en consacrant d’énormes efforts financiers encouragé en cela par les revenus au plus haut des hydrocarbures plusieurs années durant. Tous les ministres qui se sont succédé à la tête du ministère des Ressources en eau n’avaient qu’un seul choix : s’inscrire dans cette volonté de poursuite les efforts dans la bonification des investissements très lourds consentis par l’Etat dans les différents plans quinquennaux de développement. Durant trois jours (du 24 au 26 du mois écoulé), le nouveau ministre, Abdelkader Ouali, s’est imposé un train d’enfer — et avec lui une armada de cadres et de journalistes, sillonnant sept grandes wilayas du sud-est du pays (plus de 4 500 km, avion et routes confondus, et environ 8 heures suspendus entre ciel et terre ! Epoustouflant ! Et c’est peu dire. C’est dire tout l’intérêt qui est porté à ces wilayas dans un contexte au demeurant bien changé parce que marqué par la récession économique et la chute drastique du prix du baril de pétrole. La marge de manœuvre se trouve dès lors réduite en matière de disponibilités financières d’où un certain discours que tiendra le ministre à chacune des escales dans les chantiers. Toutefois, il y a lieu de s’interroger quant au budget consenti au secteur de l’eau par la loi de finances 2016, en baisse selon le ministre. La différence se chiffre à peine à 1,42 milliard de dinars, s’élevant cette année à 16,18 milliards de dinars. Au chapitre mystère de cette loi de finances, la répartition des budgets par département ministériel place les ressources en eau derrière ceux des Moudjahidine avec 245,94 milliards de dinars et ses Affaires religieuses et des Waqfs 25,37 milliards de dinars ! Déroutante répartition quand on sait toute l’attention affichée et portée au secteur de l’eau.
C’est avec le système In Salah-Tamanrasset pour un transfert d’eau sur 700 km qu’une autre Algérie affiche ses ambitions. Si ce mégaprojet semble quelque peu noyé dans le brouhaha du discours des officiels, les Algériens n’ont pas encore conscience de l’immensité de ce que l’on appelle le projet du siècle (coût 197 milliards de dinars). Déjà 5 ans depuis sa mise en service en mars 2011. La conduite qui achemine l’eau vers la wilaya de Tamanrasset court à travers le désert à n’en pas finir ! Il reste à la capitale de l’Ahaggar de profiter d’un réseau de distribution qui ne répond pas encore aux promesses et aux attentes des habitants prompts à faire la moue quant aux retombées attendues dans la région. In Salah c’est potentiellement une nappe phréatique de 45 000 milliards de mètres cubes. Si cet ordre de grandeur est difficile à imaginer, cela veut dire la couverture des besoins en eau potable de toute la région pour les cinq à six siècles à venir à raison d'une consommation annuelle de cinq milliards de mètres cubes ! Mieux vaut tard que jamais, cette solution a été retenue et le projet lancé en 2008. Trois champs de captage situés à 70 km au nord de la ville sont d’ores et déjà opérationnels avec une production prévue d’eau déminéralisée de 100 000 m3/jour. De quoi étancher la soif des émeutiers de l’eau ! Ultramoderne, d’une technologie sophistiquée, l’usine de déminéralisation d’In Salah (il y en a 6), comme nous avons eu à le constater, sécurisée, peut être considérée comme le cœur battant de cette immensité de la partie sud-est de l’Algérie. Si l’Etat a mis le paquet dans ce type d’investissement, il y a lieu de s’imposer pour règle de s’inquiéter de leur préservation d’un environnement climatique hostile. Une médiatisation intelligente ne sera pas de trop plutôt qu’une surmédiatisation factuelle éphémère car nous avons l’impression que ce sont les visites d’officiels qui font l’événement !
Djanet, commune située au pied du plateau du Tassili N'Ajjer, dans la wilaya d’Illizi, tient toutes ses promesses en ce lundi 26 décembre. Grand soleil mais il fait froid. Le calme des lieux est à peine perturbé par le bourdonnement d’un hélicoptère de l’armée. Site de prédilection des touristes depuis des lustres, Djanet se languit de ses visiteurs et «l’éléphant» et «la vache qui pleure» (rochers sculptés par les vents de sable) au pied de la montagne de pierres calcinées les attendent patients, imperturbables, face au rush des visiteurs d’un jour que nous sommes frémissant de figer l’instant en photo numérique inespérée.
A quelques encablures de là, nous gagnons une base-vie où l’intérêt des résidents est tout autre. L’eau, encore l’eau qui fait courir la délégation. Dans un décor irréel, une foreuse a déjà accompli sa mission en allant la chercher à seulement 300 m de profondeur. Son accessibilité est une aubaine. La découverte de l’eau n’étant pas une fin en soi, d’autres perspectives s’imposent pour sa rentabilisation. Abdelkader Ouali n’a de cesse de prêcher la bonne parole insistant tout particulièrement, à chaque escale, sur le retour d’investissement : «Les ressources financières existent, l’eau existe, le cadre (entreprises) existe.» Tourisme, agriculture, les deux mamelles d’un développement garanti dans la région. Voire… si le rêve compense la solitude des lieux et les immensités sahariennes, il faut croire que la ruée vers l’or (blanc) est toujours à l’état de vœu. Il est vrai que, tout comme dans les autres régions du pays, un climat des affaires attractif et sécurisant reste une condition sine qua non. Si le soleil brûlant fait évaporer l’eau, il en est de même pour l’argent investi s’il ne se traduit pas très vite par un retour d’investissement.
Les atouts naturels reconnus, recherchés, de Djanet comme ceux de sa lointaine cousine de Béni Abbès ne suffisent pas à eux seuls à séduire tant il est vrai que le tourisme est un produit complet, fruit d’une industrie et donc d’un savoir-faire. Pour l’heure, cela se résume à des raids ou de courtes expéditions.
Tamanrasset, la capitale de l’Ahaggar, est incapable d’offrir un gîte confortable, sinon convenable au visiteur. L’hôtel Tahat qui date des années Boumediène tombe en décrépitude. Les prix prohibitifs ajoutent à l’exaspération.
Les constructions des infrastructures hôtelières, qui manifestent un dynamisme certain dans les villes du nord et à Alger en particulier, font défaut. Elles sont en décalage parfait par rapport à la frénésie commerçante de la ville. Donner vie est d’ailleurs ce qui est attendu du grand projet In Salah-Tamanrasset, l’eau étant un objectif mais pas une fin en soi.
Est-ce trop tôt de dire que l’on n’a pas encore vu les retombées socioéconomiques dans les régions limitrophes dont In Amguel, Tit, Outoul ou Arak ?
Bien sûr, un scénario existe, à savoir faire des bases-vie le point de départ pour la naissance d’agglomérations nouvelles dotées de commodités comme les stations-service, les bureaux de poste, les centres de santé, les écoles, etc.
Mais déjà il faudra commencer par insuffler la vie dans les bases-vie où elle se résume à boulot-dodo. Un battement de cils féminins ferait du bien dans ces univers d’hommes. Les loisirs et autres distractions ne sont-ils pas des stimulants dans la vie active, autrement dit susceptibles de «booster» la productivité, voire donner des idées à ceux qui voudraient s’installer dans ces régions ? Les potentialités agricoles sont aussi des atouts majeurs, mais l’on ne semble pas réaliser qu’il y a tout à y gagner. A commencer par les oasis, bien entretenues, offrant une qualité de vie et une prospérité capables de tirer vers le haut tout regroupement urbain. Quant à l’esprit pionnier des Algériens (style Far West américain), il ne s’exprime qu’extra-territorialement ! Développement durable, le mot est lâché. Lourd de sens dans la mesure où il met en balance l’exploitation des ressources hydriques et leur sauvegarde. Car si trouver de l’eau est désormais chose faite, ceci pose la problématique de son exploitation judicieuse aussi bien pour la consommation du citoyen en quantité et en qualité que pour le secteur industriel, et cela va de soi, l’agriculture. Dans ce dernier cas, les signes probants d’une production agricole performante en qualité et en qualité commencent à s’imposer et dédramatisent quelque peu l’obsession de la sécurité alimentaire.
Des mesures d’accompagnement en matière de sauvegarde et de protection de l’environnement apparaissent dans toute leur dimension. C’est pourquoi, en parallèle, la politique suivie vise à préserver pour le présent et pour les générations futures les écosystèmes fragiles et menacés autant par le comportement des individus que par la défaillance des municipalités.
Tout au long de nos déplacements à travers les wilayas, les bouteilles en plastique et autres sachets jonchent les vastes étendues de sable, défigurant le paysage. Une fatalité de rang national. C’est pourquoi l’on tente aujourd’hui de mettre les bouchées doubles pour parer à une catastrophe écologique annoncée. Des centres techniques d’enfouissement (CET) sont aménagés. Au Sud il y a l’avantage de l’espace qui fait défaut dans les villes du Nord. Ouargla, où nous étions, s’est dotée d’un Centre technique d’enfouissement inter-communal de 480 tonnes/jour et une entreprise de jeunes se charge de la récupération des bouteilles en plastique et leur recyclage. Autre défi, l’assainissement par le procédé de lagunage pour assurer le drainage des eaux hors de la ville.
Plusieurs projets sont lancés pour lutter contre la remontée des eaux de la nappe phréatique, eaux polluées qui posent un problème de santé publique. «Il s’agit de doter la ville d’infrastructures axées sur l’assainissement, le drainage et le transfert des eaux usées épurées vers un rejet final.» Pour donner une idée de grandeur de la consistance de ce type d’entreprise pour Ouargla, ce sont 138 km de conduites et de collecteurs, 32 stations de pompage et relevage, 2 stations d’épuration de type lagunage aéré, 1 station d’épuration de type filtre planté de roseaux, un canal de transfert sud-nord des eaux épurées et drainées sur 40 km dans le désert vers Sebkhat Safioune et enfin 77 km de drains agricoles horizontaux. Coût de l’opération : 30 milliards de dinars.
Outre le fait qu’un tel projet, une fois réalisé, soulagera les agglomérations urbaines des risques inhérents à l’insalubrité de toutes sortes, sa maîtrise pourra sauver des milliers de palmiers dattiers d’une mort certaine du fait de la pollution des eaux souterraines et la remontée des eaux salées. C’est le cas du grand canal de l’oued Ghir qui impose d’être récuré régulièrement ainsi que nous l’ont signalé les habitants de cette localité où 120 000 palmiers sont menacés.
La réforme structurelle initiée dans le cadre de la nouvelle politique de l’eau a donné naissance à entre autres l’ONA (Office national de l’assainissement) avec ce slogan qui affirme très sérieusement que «L’eau lave tout, l’ONA lave l’eau» ! C’est bien d’à propos à Illizi avec la mise en service d’une station de déferrisation, une belle réalisation pour cette ville frontalière de la Libye voisine. Nous avons ainsi pu nous servir une bonne rasade d’eau pure de cette structure, chose impossible auparavant car le liquide rougeâtre était tout bonnement impropre à la consommation. La contestation de la taxe de propreté de 100 DA à chaque échéance n’a d’ailleurs pas tardé à être exprimée à qui de droit. Cela a créé un imbroglio dont se serait bien passé le ministère des Ressources en eau. Le président d’APC nous a affirmé qu’à titre privé, il cumule une facture de 260 000 DA du fait de l’absence de prise en charge à temps de ce problème. Sur place, le ministre a pris la décision d’annuler ladite taxe à partir de ce mois de janvier. Climat des affaires quand tu nous tiens : l’entreprise chargée de la réalisation de la station a mené à terme son contrat sauf qu’elle attend à ce jour le paiement de ses prestations allant jusqu’à profiter de la visite officielle pour remettre une lettre de doléances au ministre qui n’a visiblement pas apprécié cette manière de faire. S’il y a lieu aujourd’hui de constater le pari relevé haut la main dans cette bataille multiforme de l’eau, à long terme d’autres questions incontournables s’imposeront.
Rythme accéléré de l’urbanisation partout dans le pays, développement du tissu industriel, la question lancinante de l’autosuffisance alimentaire, l’évolution démographique (nous serons 50 millions en 2020 !), sont autant de redoutables défis de même que la gestion et la maintenance des investissements massifs consentis.
Deux autres grandes préoccupations devraient interpeller les autorités compétentes au plus haut niveau parce qu’elles dépassent le cadre d’un département ministériel, à savoir les stations de dessalement et l’exploitation des gisements de gaz de schiste, gros consommateurs d’eau et grand pollueurs, à défaut de nouvelles technologies. Si cette dernière est ajournée pour l’heure, elle ne le sera pas éternellement vu les besoins en devises. Si les citoyens profitent aujourd’hui de l’eau des stations de dessalement installées sur le littoral, les rejets posent un problème de préservation de l’écosystème, visiblement rompu ici depuis ces dernières années. La faune marine a déserté le littoral, les officines de vente de matériel de pêche vous le diront…
B. T.

 
Version imprimable
 
www.algeria-watch.org