Un autre regard sur Frantz Fanon

Par Marwan Andaloussi, Libre Algérie, 26 novembre 2016

Rares sont les bonnes nouvelles dans le domaine de la production filmique en ces temps de discours réactionnaires et de promotion « culturelle » absurdement consumériste. C’est donc avec plaisir que l’on apprend que la pensée fulgurante et le combat du grand libérateur Frantz Fanon seront remis en images et en perspectives dans un documentaire en cours de finalisation, réalisé par Hassane Mezine. Et soutenu par la Fondation Fanon.

Fanon embaumé, Fanon oublié?

Figure incandescente des luttes anticoloniales et de l’émancipation de l’homme, Fanon a été un militant inlassable sur les fronts de lutte dès les années 1940 et jusqu’à sa mort en décembre 1961. Le combat et la pensée du « guerrier silex », ainsi que le nommait affectueusement son ami Aimé Césaire, ont rayonné d’Afrique en Amérique latine et du Moyen-Orient en Asie. Sa participation à la guerre de libération du peuple Algérien et son œuvre, aussi politique que littéraire, inspirent des générations de femmes et d’hommes qui rejettent l’oppression et l’injustice. Frantz Fanon a même été un repère pour les indépendantistes québécois.

Souvent avec égards et dans les plus gracieuses apparences de respect pour la mémoire du combattant. Ainsi, immanquablement, à chaque anniversaire, les photos d’archives sont exhumées pour célébrer très formellement « la vie et l’œuvre » du « combattant exemplaire ». La commémoration expédiée, on remballe le tout pour consacrer l’effacement des mémoires et le souvenir d’engagements révoqués. L’analyse politique et les enseignements de l’histoire auxquels invite Fanon s’évanouissent dans les rituels bureaucratiques compassés de l’histoire évènementielle. L’enjeu étant en définitive de masquer de mesquines trahisons de l’esprit de libération.

Ailleurs dans le Nord impérial, après l’avoir diabolisé sans – très souvent – l’avoir lu, on préfère ne pas évoquer Fanon. On choisit l’omission pour l’effacer des tablettes de l’histoire. Taire son nom pour éluder, autant que faire se peut, une contribution décisive et universelle à la désaliénation et à la libération de l’humanité.

Fanon est le spectre qui hante la pensée stratégique européenne. Il n’est – très rarement – mentionné que pour mieux le clouer au pilori des auteurs infréquentables.

On le sait, à l’université comme dans les médias, la censure sournoise est l’arme de prédilection de l’ordre néocolonial.

Fanon actuel

Cependant, l’une ou l’autre de ces méthodes d’occultation ne fonctionnent pas toujours. La routine soporifique ici ou la chape de plomb là-bas ne suffisent heureusement pas à occulter la lumière de la connaissance. Fanon apparait toujours aux croisements des engagements et de l’histoire. Aux esprits libres, ces transgresseurs et ces dissidents qui recherchent dans les combats d’hier les idées qui peuvent éclairer ceux d’aujourd’hui.

La force et la pertinence de l’œuvre fanonienne sont telles que les subterfuges finissent par être éventés.

Des hommes et des femmes qui pensent que le combat n’a pas été vain, qu’il continue de plus belle trouvent dans son œuvre des ressources puissantes. Des iconoclastes qui estiment que la place de Fanon, acteur et penseur, n’est pas seulement dans les bibliothèques, mais également – au premier chef – au cœur des luttes actuelles. Parce que les analyses de Fanon ne doivent rien à des présupposés ou à des dogmes. L’approche socio-politique procède d’une observation indépendante elle-même fondée sur le principe de réalité.

Ainsi, les indépendances formelles ont, comme le prévoyait Fanon, débouché sur des parodies d’États et l’hégémonie néocoloniale. Les anciennes métropoles coloniales aujourd’hui « démocraties avancées » creusent le sillon des inégalités, de l’exclusion et du racisme.

Les combats du passé éclairent un présent sinistre. L’espoir d’un monde meilleur, plus juste et fraternel, est toujours ce phare qui signale l’écueil et indique la position. Ces luttes d’hier, leurs enjeux, les femmes et les hommes qui les ont menées sont une source d’inspiration pour refuser la fatalité de l’arbitraire et de l’injustice.

La rencontre avec Fanon, avec ses livres, « de Peau Noir Masques Blancs » aux « Damnés de la Terre » a été le début d’un autre regard sur le monde. Pour de nombreux lecteurs, il y a un avant et un après Fanon : leur vision des luttes s’est armée d’outils nouveaux et d’une expérience puissante et originale.

Hassane Mezine est de ceux-là. Photographe de profession, ce binational, algérien et français a découvert Frantz Fanon voilà une quinzaine d’années par la littérature. De fait, c’est par la lecture des romans de l’écrivain noir américain Chester Himes, qu’il a rencontré Frantz Fanon, référence militante et exemple illustre pour de très nombreux activistes et auteurs nord-américains.

La découverte de l’œuvre de Fanon pour Hassane Mezine, lui-même un héritier des « damnés de la terre », a eu une résonance très particulière, concrète et opératoire. Loin de constituer un corpus théorique, il s’agit d’une œuvre libre de tout carcan idéologique. Fanon ne conçoit la liberté que dans l’égalité et la justice. Comme d’autres, l’homme d’images a vite réalisé que ce qu’écrivait Fanon il y a un demi-siècle, était loin d’être caduc, qu’au contraire l’analyse était d’une actualité brûlante. D’une pertinence fulgurante.

Fanon vu par ceux qui l’on croisé

Le photographe, des Caraibes à l’Afrique, Hassane Mezine a beaucoup voyagé, s’est rendu compte que la pensée du psychiatre martiniquais a permis à beaucoup de gens dans différentes régions du monde de comprendre leur condition infériorisés par le discours dominant. Mais pas seulement, car Fanon leur a fourni les outils de rejeter l’hégémonie méprisante dont leurs communautés sont victimes.

Les thèses de Fanon ont irradié aussi bien les noirs américains des ghettos pourris que les enfants d’immigrés exclus en France et ailleurs.

Plutôt que de se livrer à une hagiographie de Frantz Fanon, Hassane Mezine a choisi une démarche plus enrichissante, dynamique et vivante. Il est allé aux quatre coins du monde pour recueillir les témoignages d’hommes et de femmes qui ont connu Fanon, milité de concert, travaillé à ses côtés ou qui sont à jamais marqués par les discussions qu’ils ont eu avec lui …

La méthode est efficace car elle permet de se faire une idée des différentes facettes d’une personnalité profonde et attachante. Le réalisateur rend ainsi le personnage plus humain, sensible et déterminé, plus incarné même si les témoins parlent de lui au passé.

Certains sont connus et d’autres moins. On voit ainsi le militant FLN nigérien et du mouvement Sawaba

Ousmane Dan Galadima évoquer le Fanon panafricain et l’ouverture du front saharien de la guerre de libération algérienne. Ses très nombreux amis verront avec émotion le regretté Abdelhamid Mehri évoquer son compagnon de lutte au sein du FLN à Tunis.

Les témoignages de l’universitaire Lilyan Kesteloot et de l’écrivain Arnoldo Palacios qui ont échangé avec Fanon lors du fameux congrès des écrivains Africains à Rome en 1959, de Jacques Ladsous, travailleur social, qui l’a côtoyé à l’hôpital de Blida, de Marie-Jeanne Manuellan, assistante sociale de son service à Tunis, qui dactylographia « l’an V » et « Les Damnés de la Terre » permettent de brosser un tableau aussi impressionnant qu’inédit de l’homme.

Hassane Mezine a choisi aussi de faire du financement du documentaire une action collective. À travers un site internet, celles et ceux qui sont intéressés par la vie et l’œuvre de Fanon peuvent apporter leur contribution pour concrétiser le projet.

https://www.gofundme.com/frantzfanondocumentary

 
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